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Une image : mille mots

Dernière mise à jour : 23 févr.

On dit qu’une image vaut mille mots. Notre génération est hypnotisée par l’éloquence des photos et portraits publiés dans les médias. Nous cédons à l’emprise du tout cuit dans le bec qui séquestre l’humanité dans les jeux vidéo, piège les spectateurs dans un cinéma et des séries parfois sans envergure. L’image porte en elle un paradoxe : nonchalance et souffle de vitalité. D’une part, elle affaiblit l’effort mental nécessaire à la lecture attentive, de l’autre elle énergise l’imagination ou traduit avec force la réalité.


Une photographie, une illustration, une peinture, un simple trait de crayon contient le potentiel d’enseigner, d’éblouir, d’indigner ou de secouer l’inconscient pour en faire surgir ce qui se cache dans les profondeurs. Souvenirs, traumatismes, bonheurs enfouis, créativité contenue. L’image extrait de l’obscur la douleur, le ravissement et les histoires millénaires.


Mille mots, vraiment ? Au hasard, je pige une carte[1] sur laquelle est écrit le mot balançoire. En cet hiver montréalais insolite aux teintes de l’automne, il évoque pour moi un mobilier tant urbain que domestique, mais aussi divers concepts. Au travail, j’ai souvent utilisé l’analogie de la balançoire pour expliquer les écarts et les problèmes de communication qui se glissent tout au long de la réalisation d’un projet. La caricature de la balançoire qui compare au résultat obtenu la demande initiale du client sévit depuis les années 1970, tant elle est amusante et claire.


Je me prête à l’exercice. L’image de la balançoire m’inspirera-t-elle mille mots ?


Balançoire : déjà, le c exige la cédille, minuscule signe graphique qui pourrait s’animer, danser d’un côté à l’autre, en symbiose avec le mot qu’elle accompagne. Apparue au XIe siècle, la cédille s’est répandue dans plusieurs langues et a échappé à la gomme à effacer de la nouvelle orthographe. L’origine de la balançoire, elle, se perd dans la nuit des temps même si beaucoup en identifient la source dans l’antiquité.


En suspens entre ciel et terre, elle me suggère l’incertitude, la privation du contact avec le sol, la tête dans les nuages, les changements d’humeur. Colère, tristesse, euphorie, les émotions s’élancent et retombent. Plus le mouvement s’accentue, plus le risque de décrocher et de se ramasser aplati, en mille miettes, croît.


La balançoire, si elle est bien conçue, se cramponne à la terre et soutient nos prouesses. Mal arrimées, elles sortent leur pied du socle lorsque l’impulsion donnée se fait trop enthousiaste. Un jour, mes grandes sœurs en ont payé le prix : la structure s’est renversée. Tout le monde sur le dos ! Je n’ai pas assisté à la catastrophe, mais la commotion créée par l’aventure et ses échos m’ont longtemps habitée.


Quelques années plus tard, alors que je jouais avec une copine d’école sur une balançoire sur pivot, je n’ai pas résisté à la tentation d’abandonner subitement mon bout de planche pour la voir chuter, une pratique courante au camp de jour que je fréquentais et qui méritait son appellation de tape-cul. Mon amie ne maîtrisait pas la technique de l’atterrissage et elle s’en est tirée avec une fracture au bras. L’expérience m’a laissé un remords ineffaçable, la cicatrice d’une punition exemplaire et les remarques blessantes des élèves choquées de mon geste imprudent. J’ai appris à doser mes envies, à choisir mes partenaires d’exploits et à mieux communiquer mes intentions.


Au fil du temps, j’ai retenu qu’une lancée impétueuse amène son lot de complications. Dépasser ses limites pour se sentir fort, viser haut et y parvenir rapidement ne permet pas de prévoir les dangers encourus. Il faut des bases solides pour éviter la dégringolade.


Au parc voisin, une enfilade de balançoires accueille les enfants sages comme les voyous, sans discrimination. De façon régulière, elles sont vandalisées, soit que les sièges ont été arrachés, soit que les chaînes pendent décrochées de leurs boucles d’acier ou qu’elles s’entortillent autour des poteaux. Persévérante, la municipalité répare, raccroche les anneaux, installe des bancs neufs.


En famille, je m’y rendais rencontrer d’autres parents et nous jasions tandis que nos petits expérimentaient leur sens vestibulaire, la perception de leur corps dans l’espace mouvant et de la vitesse. Les bienfaits de cette activité sont multiples. Les muscles se tendent autour de la colonne vertébrale, les mains développent la capacité de préhension, le regard se stabilise. Le balancement et les défis giratoires stimulent diverses parties du cerveau : conscience spatiale, rythme, équilibre, maîtrise musculaire.



Enfants têtes en arrière et tourbillonnant sous les érables, cris de joie et de peur, mélange ensorcelant du plaisir et de l’apprentissage par le jeu. Comme dans l’eau lorsque le corps atteint le positionnement de flottaison parfait et qu’il s’oppose à la gravité avec grâce. Il suffit de la proximité d’un lac pour nouer une corde à Tarzan à une branche et voir une ribambelle de garçons et de filles se ruer dessus pour s’envoyer en l’air, en surplomb de l’onde : légèreté de l’enfance, loin de toute peine, de toute misère. Les doigts se saisissent du câble, la respiration s’arrête, l’esprit se libère, un grand frisson court sur la peau dans l’expectative du choc appréhendé.


En toute saison, je distingue au travers la rumeur de la ville le couinement des anneaux qui frottent les uns contre les autres à un coin de rue de chez moi. Des amoureux discrets, des adolescents nostalgiques, une âme itinérante et solitaire ? Quand la lune se lève et que plus personne n’accapare l’escarpolette, je sais un jeune autiste qui s’y éclate sous la supervision maternelle. À l’abri des commentaires déplacés, des questions embarrassantes, des jugements et de la malveillance, quelques minutes d’une paix éphémère leur sont accordées. Les chauves-souris passent leur chemin.


J’ai lu le récit d’une femme qui avait souffert dans une relation empreinte de violence conjugale et d’alcoolisme. Tandis qu’elle essayait de rompre, elle rêvait d’acquérir une chaise en osier comme un cocon, comme un berceau sous les arbres. Les aléas de ma parentalité ne m’ayant pas épargnée, cet objet onirique est devenu mon fantasme. Lorsqu’elle s’est matérialisée dans mon jardin, cette fantaisie s’est dissoute comme après une nuit de sommeil. Comment trouver le temps de s’y asseoir, comment en chasser conjoint et fistons sans se juger détestable ?


Images en vrac


Utopie de l’enfance qui fuit le point de bascule. Par association, cheval à bascule montée sur des ressorts ou des arceaux de bois. Chevaux de carrousel qui s’élèvent et redescendent au son d’une ritournelle, plongeant vers le devant et s’arc-boutant vers l’arrière. Rires et pleurs des tout-petits.


Horloge grand-père, meuble intemporel et prétentieux. Fillette, j’aimais le tic-tac incessant, la mélodie du carillon et l'aller-retour imperturbable du balancier. J’en possède une dont le mécanisme s’est enrayé, comme pour me dire que le temps passé ne se conjugue pas au futur.


Aller-retour du balancier : celui des empires qui se construisent et se défont, des siècles de conflits et des époques pacifiques, des passions malheureuses et des unions de plus de cinquante ans.


Des pendules de toutes sortes se sont dispersés sur les cinq continents. Pendules muraux dont les portes s’ouvrent sur des personnages miniatures : un petit tour et puis s’en vont. Pendules à coucous : l’oiseau jaillit de la boîte, lâche son appel automate et s’en retourne au nid.


Pendule de Newton qui démontre le principe d’action réciproque. Une bille en frappe une autre, qui se cogne contre la suivante et ainsi de suite jusqu’à ce que la dernière imprime l’opération inverse.


Pendule de Foucault qui reproduit la rotation de la planète. Quel serait son comportement sur Mars ? Énigme de la relativité, obsession des mathématiciens orphelins d’un référentiel en quête de bilans énergétiques.


Pendules divinatoires en forme de boules, de cônes, de gouttes, en bois, en métal, en cristaux ou de pierres précieuses. Étrangeté des croyances qui émergent, s’amplifient, se popularisent, s’étiolent, disparaissent et ressuscitent.


Pendule méditatif sur sable pour apaiser ou se recentrer.


Je m’éloigne peut-être de l’idée de départ avec plus de mille mots tout droit sortis d’un seul : balançoire. J’y mets le point final.

 


[1] WARREN, Louise. Vivaces, atelier mobile de lecture et d’écriture. Éditions du Noroît, 2022

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