Un bon roman
- Michele Lesage

- il y a 3 heures
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Au-delà de la couverture accrocheuse et du résumé en quatrième de couverture ainsi que de la réputation méritée ou surfaite d’un auteur ou d’une autrice, qu’est-ce qui fait un bon roman ? Quels mécanismes ou quelle chimie opèrent ? La réponse s’avère simple et complexe comme l’eau que l’on boit.
Les vacances commencent. Peut-être cherchez-vous un bouquin qui vous permettra de décrocher. Peut-être participez-vous à un club de lecture et on vous demande de commenter une œuvre. Peut-être amorcez-vous l’écriture d’un roman. La même question sous-tend ces trois hypothèses. Quels critères guideront votre sélection, votre commentaire ou votre écriture ?

Qu’est-ce qui fait un bon roman ?
Mon père qui lisait beaucoup prétendait que trois ingrédients devaient être présents pour faire décoller les ventes : l’amour (et du sexe), la souffrance, la mort. Il omettait de mentionner ce que savent les éditeurs et les libraires : une couverture accrocheuse, un résumé efficace en quatrième de couverture et la réputation de l'auteur ou de l'autrice garantissent des recettes bien grasses. Je réponds : bien vu, mais la satisfaction du client loge quand même à une autre enseigne.
Alors, qu’est-ce qui fait un bon roman ? Quels mécanismes ou quelle chimie opèrent ? La réponse s’avère simple et complexe comme l’eau que l’on boit.
Dans Le Devoir du 17 juin dernier, la journaliste rapporte les paroles éclairantes de José Rodrigues dos Santos, auteur portugais [1] :
« J’écris car j’ai des choses à dire. Pas seulement à raconter, mais à dire. »
« Quels sont mes critères pour écrire un roman ? Deux choses. Premièrement, toucher à des tabous, à des mythes et à des dogmes. […] Deuxièmement, ce qui m’interpelle aussi, ce sont les quêtes sur le sens de la vie. […] Ici, j’ai découvert un sujet qui rejoint les deux. »
Deux composantes incontournables
À la source du ruisseau qui deviendra océan jaillissent l’intention et l’inspiration comme les deux composantes de l’eau, deux atomes d’hydrogène (H) pour un atome d’oxygène (O), partagées entre un pôle positif et un pôle négatif indissociables.
L’intention est le moteur de l’inspiration, soit celle de produire un effet en combinant un thème, les jeux de syntaxe, les figures de style, les types de rythme, etc. Elle constitue l’assise du texte, que l’approche appartienne aux sciences humaines ou aux sciences exactes ou qu’elle s’amuse avec l’absurde. S’agit-il d’éveiller ou d’infuser un sentiment comme l’empathie ou la colère, de développer ou d’approfondir une idée, de démontrer le bien-fondé d’une opinion, de convaincre, d’amuser ou de divertir ?
L’intention doit s’asseoir sur un sujet, comme l’eau qui coule dans le lit d’une rivière. Un caractère, un personnage, un événement historique, une anecdote personnelle, une actualité politique, sociologique ou scientifique, un fait divers. Autant de matière établit le début d’une trajectoire.
Depuis toujours, les genres littéraires à la mode traitent de la société dans laquelle nous évoluons. Le succès des polars traduit un besoin de comprendre le monde contemporain, de débusquer les responsables de nos malheurs et de les condamner. La fiction sert d’exutoire à nos angoisses. Le genre de l’horreur fournit un cadre dans lequel le lecteur conserve le contrôle, contrairement aux protagonistes de l’histoire. Autrefois, le romantisme s’est construit autour du refus de l’industrialisation, des promesses non tenues des révolutions, mais aussi en réaction à un rationalisme envahissant. Si nous reculons dans le temps, nous voyons que la tradition orale a mis de l’avant la poésie et les romans courtois. Le théâtre, les contes et les fables possèdent tous leur raison d’être.
Quant à l’inspiration, elle se fonde sur une réalité à recomposer, comme les cailloux et les roches disposées dans le cours d’eau. Quelles ombres seront laissées sur son parcours, quelle berge aux pentes douces ou abruptes seront placées de part et d’autre, quels accidents de terrain (rapides, cascades, chute, élargissement, rétrécissement), seront rencontrés au fil des chapitres, quelles observations solliciteront notre intelligence, séduiront notre sensibilité, débrideront notre imagination ?
L’inspiration représente la fluidité du courant. Elle se lie parfois au choix de dépouiller l’écriture de tout artifice, de se concentrer sur l’essentiel afin de pénétrer les entrailles de la condition humaine, comme un filet d’eau qui creuse les canyons. Une autre option consiste à enrichir l’œuvre en ajoutant de l’extraordinaire, de l’invraisemblable ou même de l’esbroufe. Le ru s’agrandit, prend de l’ampleur, se transforme en rivière, fleuve, estuaire.
Son chemin serpentera, se perdra dans les méandres ou descendra la montagne selon un itinéraire plus direct. Tout dépend si l’intention est de demeurer objectif, réaliste, ou de verser dans la subjectivité.
J’ai terminé la lecture du roman Entre ciel et terre de Jón Kalman Stefánsson, écrivain islandais traduit en français pour la première fois en 2017. Le sujet : au 19e siècle, un jeune apprenti s’embarque avec un compagnon plus âgé et quatre autres hommes pour une expédition de pêche en haute mer. Une tempête enlève la vie du compagnon qui a oublié sa vareuse au baraquement, son attention ayant été détournée par la lecture d’un recueil de poésie. S’ensuit une réflexion sur le deuil, la reconstruction de soi et le retour du goût de vivre. En quelques lignes, je viens de résumer l’intention. Pour ce qui est de l’inspiration, elle se nourrit de prose poétique et de philosophie, un amalgame d’une grande beauté. Je recopie trois phrases qui ficellent les quelque deux cent cinquante pages de ce livre et qui condensent de façon brillante le propos de mon billet.
« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le cœur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires et que nous ne sommes peut-être ni vivants ni morts. »
Les auteurs et autrices qui publient et vendent leurs écrits sur Les fauteurs de mots s’abreuvent à la source de ces deux éléments fondamentaux : l’intention et l’inspiration, ce qui me rend particulièrement fière de ces collaborateurs et collaboratrices. La rivière grossit, qui peut prédire où elle nous mènera.
[1] POULIOT, Sophie. « Le sixième sens » : la philosophie dans le polar. Publié le 17 juin 2026, mis à jour le 18 juin 2026. https://www.ledevoir.com/lire/988502/sixieme-sens-philosophie-polar




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