CROISSANCE : À QUEL PRIX ?
- Michele Lesage

- il y a 2 jours
- 4 min de lecture
Une tension s’exerce en permanence entre les forces de croissance, de maintien d’un certain bien-être et de décroissance. Elles se manifestent en littérature comme en économie. On peut réfléchir aux actions à prendre pour augmenter sa capacité, mais à quel prix ?

Je termine la lecture d’un article sur un festival qui ne veut pas grossir. Il occupe deux grandes pages du journal. L’absence de lecteurs durant les vacances de la construction en motive la longueur : 820 mots. Plusieurs chroniqueurs en repos, ça laisse plusieurs colonnes à remplir. Évidemment, à la une, ce type de publication — le futur d’un petit festival — ne vise pas à stimuler les ventes. En temps normal, le choix éditorial s’orienterait plutôt vers du croustillant : des conflits, des catastrophes, des crimes, les hauts et les bas des célébrités, de la maladie et du sexe. Ainsi se conçoit la bible du commerçant.
Croissance, maintien, décroissance ?
Cette digression sur les fondements du succès des ventes ne constitue cependant pas mon propos. Je reviens sur la volonté des responsables d’un festival de conserver l'événement dans des proportions gérables. Le sujet est moins banal qu’il n’y paraît. Je comprends ce désir de freiner la croissance. La peur du débordement correspond à la mesure de nos capacités organisationnelles. On peut toujours réfléchir aux actions à prendre pour augmenter sa capacité, mais à quel prix ? Cela nécessite de jongler avec les ressources financières, la qualité adéquate, les attentes de la clientèle, l’aménagement du territoire et le maintien d’une vie privée satisfaisante. Croître exige aussi de s’entourer de compétences et d’alliés sûrs. Demeurer dans un cadre restreint expose à la stagnation, à la déception. Comment éviter la sclérose ?
Seule administratrice des Fauteurs de mots et seule pourvoyeuse de fonds à soutenir le site web, je pèse le pour et le contre de la situation. Encourager l’écriture, servir de mentor, faciliter la parution de textes composent mon leitmotiv depuis le début. Cette activité de blogueuse-éditrice-animatrice d’ateliers nourrit mon besoin de donner au suivant. Elle occasionne des rencontres enrichissantes et entretient la flamme. Est-ce suffisant ? Dans la nature, les arbres ne poussent pas à la même vitesse. Devant chez moi, les peupliers plantés en même temps que les noyers font trois fois leur taille. Chacun son rythme, j’imagine.
Les lieux de l’écriture
Cette réflexion s’inspire du lieu à partir duquel j’écris ce billet. Au-dessus de mon bungalow est tracée dans le ciel une ligne qu'empruntent les avions à leur approche de l’aéroport. Une multitude de personnes survolent les nuages en écartant de leur esprit les coins obscurs de leur destination. En général, nous présumons que l’acceptation d’une instabilité temporaire crée un mouvement positif. Or, avec mon conjoint, j'achève la rénovation du rez-de-chaussée de notre maison. Je vois les avions qui se succèdent au travers la fenêtre de mon nouveau bureau. Je l’ai aménagé dans la chambre d’enfant qui a accueilli mes trois fils dès le berceau. Je crains que les regrets, la nostalgie, la mémoire de l’intensité des joies et des peines n’envahissent toute la pièce. Je plonge dans ce passé ambivalent. Saurai-je m’en détacher et poursuivre ma trajectoire ?
Certains écrivains ne produisent qu’en voyage, sur les bateaux, dans les trains, dans les airs, dans des cafés, dans le cadre de résidences littéraires, dans des pays étrangers. D’autres attendent l’illumination dans des espaces isolés et n’acceptent aucun dérangement. L'endroit où je me réfugierai dorénavant, en partie clos, en partie ouvert sur la place qui me fait face, embellie d’arbres qui distribuent l’ombre et la lumière, force mon adaptation. Les lieux intérieurs, imaginaires ou extérieurs se déconstruisent ou fusionnent dans la recherche d'un équilibre sans qu’aucune règle se dégage de ces divers comportements. J'ignore comment mon offre de service et mon écriture évolueront dans le secret de mes souvenirs.
Transition et instabilité
Les phases de transition entraînent un état d'instabilité. Nous marchons sur une poutre étroite, un pied à la fois, regardant devant plutôt que derrière, ou pire vers le bas. Les plus habiles y performent des pirouettes ou y courent avec assurance. Ma propre progression s’effectue dans le doute.

Mon passage de l’existence dite active à la retraite a été favorisé par une solide santé, de la curiosité et une bonne tolérance à l'incertain. Tous n'ont pas cette veine. Une amie avec laquelle j’ai étudié durant mon baccalauréat en littérature se bat pour recouvrer ses fonctions cognitives et motrices depuis un accident cérébral. Les aléas de la fortune partagent au hasard les problèmes de dépendance, les drames familiaux et les revers personnels de toute sorte. Je mesure ma chance à l’aune des malheurs du monde.
Une tension s’exerce en permanence entre les forces qui travaillent pour la croissance, celles qui cherchent à maintenir un certain bien-être et celles qui plaident pour une décroissance. Elles se manifestent en littérature comme en économie, et comme dans tous les domaines de la vie. Chacun défend le choix qui lui semble le plus logique. Quand le bonheur est fragile, il vaut mieux, comme Candide, cultiver son jardin. Encore faut-il en délimiter les dimensions. Les miennes varient selon les circonstances.
En avant !
En période pandémique, j’avais lancé mes ateliers d’écriture en mode virtuel. La formule se prolonge depuis et je prépare maintenant un atelier d’écriture que j’animerai pour la première fois en présence des participants. Mon expérience de gestionnaire de projet est mise à contribution. Je définis mon objectif, je consulte les parties prenantes, je planifie le budget et les ressources, j’établis le calendrier, j’identifie les risques. Il y a de la fébrilité dans l’air !




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