top of page
Blog%20-%20chris-leggat-42107-unsplash_e

Pièce par pièce : une méthode en 2 points

Chaque pièce d’un logement héberge un paquet d’émotions emmagasinées dans la mémoire. La littérature fourmille de châteaux, logis, et pièces de résidence qui traduisent un vécu chargé de ressentis. En panne d’inspiration, voici une méthode en deux points pour la stimuler.


J’ai passé les trois plus beaux mois de l’été dans mon sous-sol en raison des rénovations en cours au rez-de-chaussée de mon bungalow. Les repas ont été préparés sur les rabats de la sécheuse et de la laveuse au moyen d’une plaque de cuisson électrique. Au-dessus de nous résonnait le tintamarre des outils, des ordres, des conversations et de la musique techno qui rythmait le quotidien entre sept heures du matin et quatre heures de l’après-midi. Nous avons dormi au milieu de meubles et de boîtes pêle-mêle. Des cartons dans les fenêtres ont défendu notre sommeil et notre intimité. Ce lieu de chaos ne se prêtait pas à l’écriture.


Une pièce en rénovation
Débris de rénovation

Enfin ! je viens de m’installer dans mon bureau dont la fenêtre ouvre sur un petit parc. Trois épinettes vénérables et les nouvelles espèces plantées par l’arrondissement veillent sur les enfants qui y jouent. Mon « cabinet de travail » a été aménagé dans l’ancienne chambre où mes trois bébés ont été allaités, bercés, langés, chéris d’un amour vertigineux. L’inspiration y sera-t-elle accueillie ?


Vue d'un parc à travers une fenêtre
Parc

Comme les paysages qui représentent de bons moyens de traduire les émotions des personnages, les maisons portent une charge d’imaginaire inépuisable, ne serait-ce que les vilaines bâtisses dans les romans d’horreur.


Littérature : la maison et ses pièces


Parmi les lectures suivantes que j’ai effectuées, les bâtiments incarnent un rôle, mais aussi des personnages à part entière :


La chute de la maison Husher d’Edgar Alan Poe (1839), L’auberge de la Jamaïque (1936) et Rebecca (1938) de Daphné Du Maurier, les romans des sœurs Brontë, L’hôtel dans Shining de Stefen King (1977), L’Hôtel New Hampshire de John Irving (1981), Le Poids de la neige de Christian Guay-Poliquin (2016).


Chaque pièce d’une maison a le potentiel de personnifier des états d’esprit, de refléter des souvenirs, d’être hantée ou transfigurée par des expériences de la plus grande diversité ou intensité. Les exemples abondent.


Stendhal et Balzac illustraient par la fréquentation des salons, comme aujourd’hui des réseaux sociaux, les intrigues amoureuses, sociales, politiques, économiques ou autres.


Dans Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde (1890), le protagoniste enferme à l’écart un tableau qui lui assure une éternelle jeunesse. Tandis qu’en public, il montre un visage et un corps non altéré par l’âge, son âme, elle, s’abîme à l’abri des regards.


Gaston Leroux dans Le mystère de la chambre jaune (1907) a conçu une énigme autour d’une chambre close. Plus récemment, des créateurs de contenu ont élaboré le thème d’une chambre jaune qui interprète le néant, la perte de contact avec la réalité, le paranormal avec, en prime, la rencontre d’êtres étranges ou hostiles. Quand on y pénètre, on n’en sort plus, pris dans les dédales du rien.


Dans Ils étaient dix d’Agatha Christie (1939), le salon et la salle à manger figurent la paranoïa qui ronge les futures victimes d’un meurtrier.


Avec Huis clos Jean-Paul Sartre (1944) a concentré dans une seule pièce l’enfer que les humains savent si bien s’infliger.


Albert Cohen, Belle du Seigneur (1968), imagine un couple qui possède chacun sa chambre à coucher et qui, avant de se voir, y consacre des heures à masquer leurs imperfections propres.


Je pense à Flowers in the Attic de Virginia C. Andrews (1979) qui a marqué mon entrée dans l’âge adulte. La sensation de confinement, d’étouffement et d’entraînement vers l’inéluctable tenait tout entière dans un grenier.


Yōko Ogawa raconte dans Cristallisation secrète (1994) les méfaits d’une police de la mémoire qui s’emploie à éliminer tous les souvenirs des habitants d’une île. Planqué dans un réduit, un éditeur tente d’aider une romancière à terminer un livre. L’autrice développe ainsi le sujet de l’incapacité à communiquer et de la solitude dans laquelle vivent ceux qui en souffrent.


L’utilisation des toilettes dans The Help de Kathryn Stockett (2009) et Hidden Figures de Margot Lee Shetterly (2016) symbolise de façon bien terre à terre la lutte pour les droits civiques.


Une méthode : association mémoire et émotion


Chaque composante d’un logement héberge les émotions retenues par la mémoire. Voici des associations d’idées qu’évoque de façon naturelle une chambre à coucher : pensées privées, sexualité, relation conjugale et extra-conjugale, complicité, violence, naissance, maladie, mort.


Une méthode efficace pour stimuler l'écriture consiste à identifier les pièces d’une maison de l’entrée à la sortie, d’y attacher un souvenir et une émotion. À vous de les faire revivre selon votre connaissance de la vie.


Exercice pratique


En m’inspirant de l’appartement sur deux étages que j’ai habité durant vingt-sept ans, j’exécute l’exercice pour exemplifier la méthode.


Immeuble que l'autrice a habité durant 27 ans.
Immeuble à logements

Le vestibule

Souvenir

Le vestibule était fermé par une porte en fer forgé, fierté de mes parents qui y voyait le symbole de notre dignité. Derrière les manteaux et paletots du vaste garde-robe, de larges tablettes supportaient des piles de casse-tête et de jeux dont nous ne nous servions plus. Deux ou trois mètres plus loin, le motif du fer forgé de l’entrée, un enlacement de tiges et de feuilles, était repris dans la rampe qui protégeait de la descente d’escalier vers le sous-sol.

Émotion

Orgueil – Le vestibule était le gardien de notre amour-propre, même après que la famille eut dégringolé les marches de la société avec l’invalidité de mon père. Un long corridor couvert de tapis doré, mur à mur, traversait tout le logement.

Gaieté – Enfant, nous nous amusions à frotter nos pieds et nos mains sur le tapis pour ensuite éprouver une décharge d’électricité statique contre la rampe d’escalier. Rires incontrôlables garantis.

Le boudoir

Souvenir

La pièce était meublée d’un bureau, d’un sofa et d’un fauteuil, d’une chaîne stéréo et d’une armoire où mon père rangeait les alcools forts. Les dimanches, ma mère s’assoyait avec mon père sur le sofa. Ils écoutaient des disques que mon père avait soigneusement choisis chez les disquaires en dégustant une liqueur.

Émotion

Crainte – Cette pièce comportait trois interdictions : ne pas chercher à consulter les papiers rangés dans les tiroirs fermés à clé, ne pas toucher à l’aiguille de lecture du tourne-disque faite d’un diamant dispendieux ni aux bouteilles d’alcool.

Bravoure – Ces interdictions ont été enfreintes plusieurs fois. La plus mémorable est celle perpétrée durant l’absence de nos parents. Ma sœur aînée y avait reçu son fiancé. Un verre de bière ayant été renversé sur le tapis, la bravoure a cédé à la panique.

Le salon

Souvenir

Devant les fenêtres, les voiles de tulle abîmés par les griffes du chat étaient cachés le soir par de lourdes tentures. Un piano de facture coûteuse accompagnait l’ameublement qui avait été photographié dans une revue de décoration en des temps plus glorieux. Des portes françaises séparaient le salon de la salle à manger.

Émotion

Nostalgie – La pièce désertée des voix d’antan, celles de mes oncles et de mes tantes, de mon grand-père et de ma grand-mère partis trop tôt, me remplit de tristesse. Le piano s’est tu, mais le banc a conservé les partitions complexes qu’avaient su autrefois interpréter mes parents. Le silence du piano, depuis mon adolescence jusqu’à mon déménagement à Montréal, parle mieux que moi du drame familial.

Stress et impuissance – Les conseils de famille que mon père présidait, même après qu’il se fut enfoncé dans la maladie, s’y tenaient. Mes trois sœurs et moi y subissions les interrogatoires et les décisions qui équivalaient au Jugement dernier.

La salle à manger

Souvenir

La table autour de laquelle furent fêtées toutes les grandes occasions, anniversaires, réunions familiales, fiançailles était du même bois précieux que le buffet. Dans le mur du fond, un vaisselier encastré, comme un coffre-fort, attestait d’un passé illustre dont témoignaient le Limoges, l’argenterie, les verres et carafes en cristal taillé. Un tiroir contenait en permanence un sac de caramel Kraft réservé à l’usage de mon père.

Émotion

Joie, fierté, fatalité – À l’allégresse des festivités triomphantes qui y étaient organisées s’est succédé la déroute domestique qui nous a isolés du monde pour les décennies à venir.

Terreur et détresse – Violence physique et verbale. La pire raclée de ma vie s’y est produite. Les épisodes où mon père s’est déchaîné contre nous étaient accouplés à l’obligation de taire notre situation. Je n’ai soigné qu’imparfaitement à coup de thérapies le mutisme imposé .

La chambre de mes parents

Souvenir

Les commodes renfermaient un univers à explorer. Dans les profondeurs du garde-robe reposaient la caméra de mon père, des cassettes et un système d’éclairage digne d’un studio de cinéma. Durant notre enfance, la caméra enregistrait les événements importants sur des bobines de film huit millimètres. Cet appareil, je l’ai encore, mais son fonctionnement m’est inconnu. Les bobines de film ayant été transférées avec une technologie imparfaite, les images se sont altérées de façon irrémédiable.

Émotion

Étrangeté et plaisir – Le parfum des sent-bon placés dans les tiroirs de la commode m’incommodait ainsi que la taille des sous-vêtements qui me paraissaient géants, mais l’émerveillement se renouvelait chaque fois que je fouillais dans le compartiment des bijoux maternels. J’aimais me pelotonner contre les vêtements suspendus, comme un retour dans le ventre de la mère.

La chambre d’enfant

Souvenir

Ma petite sœur et moi avons partagé la même chambre. La fenêtre donnait sur le mur de brique de la maison voisine et sa fenêtre de cuisine. Entre les deux, un sol pierreux, des mauvaises herbes, la puanteur de l’urine des chats, parfois un rôdeur. Au-dessus de nos têtes, nous entendions les voix des locataires du deuxième étage.

Émotion

Dissociation et confusion – Ma chambre est devenue mon refuge contre l’oppression parentale et le monde. L’unique issue, la fenêtre, surplombait la ruelle.

La cuisine

Souvenir

L’odeur de pain de ménage, des galettes et de la tire à la mélasse, des beignes et de la tarte au sucre a embaumé mes jours heureux.

Émotion

Bienveillance – J’adore cuisiner grâce à la transmission du savoir qui s’y est opérée avec beaucoup de patience.

La chambre de bonne

Souvenir

Le lit à une place, une commode et un meuble de couture avec sa machine à coudre de marque Signer occupaient tout l’espace. Le garde-robe sentait la boule à mites.

Émotion

Culpabilité – Aujourd’hui, je continue de regretter le manque de reconnaissance dont notre famille a fait preuve envers cette femme qui a vu grandir mon père et qui a pris soin de nous. Elle ne s’indignait jamais de la liberté que nous nous approprions d’entrer et sortir de sa chambre. Honte de la transgression d’un lieu qui aurait dû garantir son intimité.

Le tambour

Souvenir

Cette pièce extérieure à la maison servait de tampon contre le vent du nord-est. Dans une armoire s’alignaient les conserves d’automne, les sacs d’oignons et de pommes de terre. Un escalier contigu montait de la cave à l’appartement du troisième étage.

Émotion

Bonheur –  Je me plaisais dans la senteur de bois vieillissant et d’humidité qu’il exhalait. Par là nous visitaient le laitier, le marchand de légumes et mon amie d’enfance qui demeurait au deuxième étage.

Le sous-sol

Souvenir

Une salle commune y avait été garnie d’un sofa, d’une télévision, d’une table de billard et de ping-pong ainsi que d’une bibliothèque de livres et de jouets. Il comprenait aussi deux chambres, une toilette, une salle d’eau, une cave pourvue de deux débarras et d’une pièce pour s’exercer au piano. Y accéder nécessitait d’attraper la cordelette qui actionnait la lumière jaune d’une ampoule nue, de passer sous les cordes à linge et de dépasser l’énorme cuve de l’appareil de chauffage central. Ce minuscule espace était insonorisé pour ne pas déranger mon père qui n’endurait aucun bruit. Ma mère qui peignait et réalisait des estampes à l’eau-forte aux ateliers du Moulin des arts d’Albert Rousseau y entreposait des toiles. Une machine à écrire transcrivait nos dissertations scolaires et un vieux tourne-disque jouait nos 45 tours. Une sonnette retentissait pour nous appeler au rez-de-chaussée.

Émotion

Appréhension et anxiété – Très jeune, si je me découvrais soudain seule, je me précipitais à l’étage, chassée par des nains immondes et des loups féroces. Leurs voix me poursuivaient, comme l’expression d’une schizophrénie infantile ou d’une psychose temporaire.

Détresse – adolescente, je me retirais dans la salle de piano pour y pleurer tout mon soûl. Là s’est formé le projet de fuir la maison, mon quartier, la Ville de Québec.

 

L’exercice de procéder pièce par pièce s’apparente au fil d’un tricot ou d’une couture sur lequel on tire. Il décompose la mémoire en objets et en émotions pour le transformer en créativité, une fois le fil déroulé. Tout étant à reconstruire, il constitue un excellent moyen de combattre la page blanche et de bâtir le canevas d’une nouvelle œuvre.

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page