La base de la base : le mot
- Michele Lesage

- il y a 3 heures
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Les signaux d’alarme se multiplient. La mondialisation, le succès spectaculaire des textos et des messageries de réseaux sociaux, l’avènement des modèles d’intelligence artificielle provoquent une diminution de mots comme base des communications humaines. Le mot comme proposition de sens en appelle à l’intelligence humaine, une démonstration urgente à effectuer.
Un cours de littérature suivi à l’Université Yale dans ma jeune vingtaine m’a appris que l’anglais fourmillait de mots courts dans lesquels se concentre le sens. Ils favorisent le rythme dans la prose, les poèmes et des chansons. Au contraire de cette langue synthèse, le français exprime la pensée avec davantage de mots. Plus analytique, il démarre avec l’idée générale pour ensuite la modifier et la préciser. Il s’emploie ainsi à nommer les nuances, expliquer, nier, clarifier, atténuer ou insister sur un aspect de la notion évoquée, amplifier ou affadir si nécessaire.

Les animaux, comme la baleine, les oiseaux, les dauphins communiquent d’une façon que nous n’avons pas fini d’explorer. Les humains combinent quant à eux des sons qui s’agencent en phrases selon de très nombreuses règles. Elle permet de désigner des choses éloignées dans le temps et dans l’espace. Que l’on pratique un métier d’écriture, d’art ou de science, les mots constituent le matériel de base et véhiculent des valeurs intellectuelles ou émotives, mais aussi les deux.
Le mot, comme proposition de sens, en appelle à notre intelligence. D’où les procédés de rhétorique et techniques qui visent à construire un discours avec pertinence, logique, éloquence et pouvoir de persuasion. Les mots ne résultent pas d’un calcul mathématique, bien que les structures grammaticales nous amèneraient à le croire tant elles ressemblent à la théorie des ensembles. L’association de mots selon une approche sensible interpelle notre faculté d’imagination pour créer des images qui parlent au cœur plutôt qu’à l’esprit. Ils suscitent des émotions ou incitent à la rêverie, réveillent la mémoire, surprennent par l’originalité de l’assemblage. Par ailleurs, comme la musique qui allie mathématique et affectivité, les consonnes dures ou coulantes, le nombre de syllabes et la sonorité produisent des variantes de signification. Ils tonifient les décors, les portraits et les intrigues.
Appauvrissement et enrichissement
Des voix s’élèvent pour nous alerter du déclin du français. Dans la langue écrite, certains s’en remettent aux données tirées des dictionnaires. D’entrée de jeu, on constate que le français comprend moins de mots que les autres langues et, surtout, des termes provenant de l’anglais, de l’arabe, de l’allemand, de l’italien, etc. Bien sûr, la langue française n’est pas seule à subir des incursions étrangères.
Le dictionnaire n’offre pas une source fiable, car la langue parlée invente constamment des jargons propres à une région, un groupe social, une profession. Au Québec, le joual et les sacres qui se convertissent en adjectifs et en verbes colorent le français oral. Dans les Caraïbes, le créole transforme les noms en verbes. En France, l’argot génère une multitude mots que nous n’utilisons pas ou peu au Québec, mais ils pleuvent sur le vieux continent.
Le rétrécissement du champ lexical se manifeste cependant partout, ce que souligne Claude Duneton en 2017 dans L’appauvrissement du français est en marche [1]. À l’appui, Christophe Clavé, dans Baisse du QI, appauvrissement du langage et ruine de la pensée [2], remarquait en 2019 la disparition graduelle des temps de verbe (subjonctif, passé simple et formes composées du futur) et de la ponctuation. Peut-on opposer à cette triste prophétie deux romans dépouillés de ponctuation : Que notre joie demeure de Kev Lambert et Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez ? Ils démontrent qu’une réflexion complexe ainsi que la traduction d’émotions compliquées s’élaborent également d’une autre manière. Encore faut-il en faire le choix délibéré, éclairé, et être doué d’un talent peu commun. Ces exceptions restent anecdotiques.
Moins de mots, moins de conjugaison, moins de ponctuation font craindre une difficulté grandissante dans la population en général de distinguer « ce qui aurait pu être, ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait advenir, et ce qui sera après que ce qui pourrait advenir soit advenu [3] ». Un texte bien écrit ou un discours bien mené ne garantit certes pas de livrer la vérité ou d’éviter la bêtise. L’honnêteté ne se cache pas non plus dans la simplicité ni l’authenticité dans le populisme. L’Histoire a déjà prouvé que nous nous laissons séduire et piéger par la personnalité de ceux qui les conçoivent. En ce domaine, une éducation axée sur l’esprit critique s’avère une clé déterminante de la santé d’un peuple.
Néanmoins, les signaux d’alarme se multiplient. La mondialisation, le succès spectaculaire des textos et des messageries de réseaux sociaux provoqueraient la diminution de mots prononcés sur toute la planète [4]. Mais pas que. On pointe en particulier l’intelligence artificielle [IA] atteinte de la fâcheuse manie de lisser le langage en appliquant des modèles de synthèse. Les textes générés par la machine pèchent par homogénéité linguistique. À cet égard, Aristotelis Ionnis Paschalidis pose des questions fondamentales dans un article de 2025 : Vers un langage sans relief ? L’impact de l’IA sur nos mots [5].
« […] jusqu’à quel point sommes-nous prêts à sacrifier notre identité linguistique sur l’autel de l’efficacité ? Existe-t-il un seuil, une limite, au-delà de laquelle le recours aux [grands modèles de langage] devient excessif ? À partir de quand la médiocrité du résultat devient-elle incontestablement inacceptable compte tenu de la généralisation de ces outils ? Plus précisément, selon quels critères faut-il évaluer notre tolérance à l’usage de l’IA dans le domaine des lettres ? Dire la même chose avec des mots différents change-t-il le sens ? »
Heureusement, on voit de nouveaux ajouts au dictionnaire [6]. Certains mots me plaisent beaucoup comme « hypertrucage », « microagression », « polarisation », « réduflation », « périménopause » qui reflètent une réalité moderne. D’autres me heurtent comme « faque », lequel fusionnent plusieurs mots pour remplacer le mot « donc ». Du même ordre, l’ajout de sens à un mot, comme pour le mot « hallucination » auquel on a attaché celui d’une réponse fausse fournie par un système informatique, me réjouit. Tout n’est pas perdu.
Les cercles de mots
J’ai mentionné la théorie des ensembles. Comme dans la méthode des cercles de contrôle pour calmer l’anxiété, on identifie plusieurs cercles de mots. Le premier cercle est celui de la famille. Le deuxième inclut le voisinage, le quartier. Le troisième correspond au milieu de l’enseignement et à celui du travail, le quatrième embrasse l’échelle nationale, et ainsi de suite. Dépendant des circonstances, ces cercles s’enchâssent, ou lancent des voies de passage entre eux, et entraînent une adaptation par changement de registre ou même d’idiome. Dans tous les cas ces cercles peuvent être plurilingues [7].

La mondialisation s’appuie sur les langues de large diffusion comme l’anglais, et le latin en des temps anciens. Elle charrie une culture de masse qui tolère les microcultures, mais moins l’exception culturelle comme le Québec dans les Amériques. Les cercles se fondent en un seul. Les besoins individuels en prennent pour leur rhume. Malgré tout, cette représentation inégale n’enlève pas de valeur à une langue. À titre d’exemple, les autochtones possèdent un riche et merveilleux vocabulaire pour décrire les divers états de la neige [8].
Culture québécoise en danger
Dans un contexte de réduction des acquisitions dans les bibliothèques scolaires en 2025, le ministère de l’Éducation du Québec vient d’annoncer des compressions budgétaires supplémentaires. On chiffre ce sabrage dans les dépenses publiques à environ 250 000 livres jeunesse en moins. Les sondages signalent que les jeunes ne consomment que très peu la culture québécoise. La lecture comme base de la maîtrise du français et de la persévérance scolaire est essentielle à la compréhension de toutes les matières. Cette mesure fragilise l’accès équitable à tous les élèves et tout l’écosystème du livre québécois. Sans surprise, une pétition pour le maintien du budget dédié à l’achat de livres a été déposée à l’Assemblée nationale :
[1] DUNETON, Claude. L’appauvrissement du français est en marche. Le Figaro, 29 septembre 2017.
[2] CLAVÉ, Christophe. Baisse du QI, appauvrissement du langage et ruine de la pensée. Observatoire européen du plurilinguisme. Agence économique et financière (AGEFI), p. 2 de l’édition du lundi 18 novembre 2019. Mis à jour le 30 janvier 2024. https://www.observatoireplurilinguisme.eu/les-fondamentaux/langues-et-g%C3%A9opolitique/15698-baisse-du-qi,-appauvrissement-du-langage-et-ruine-de-la-pens%C3%A9e-par-christophe-clav%C3%A9,-agefi
[3] Idem
[4] LABELLE, Alain. L’humain prononce de moins en moins de mots chaque jour. Publié le 23 mai 2026.
[5] PASCHALIDIS, Aristotelis Ioannis. Vers un langage sans relief ? L’impact de l’IA sur nos mots. Université de Nottingham, Département de philosophie. 24 juin 2025, dernière mise à jour23 décembre 2025
[7] CALVET, Louis-Jean, Les effets linguistiques de la mondialisation. Observatoire européen du plurilinguisme, article publié en décembre 2004 sur le site Cafés géographiques, https://www.observatoireplurilinguisme.eu/index.php?option=com_content&task=view&id=2348&Itemid=88889069
[8] LEDUC, Louise. Langues autochtones: des centaines de mots pour dire « neige ». La Presse, Mis à jour le 13 déc. 2017. https://www.lapresse.ca/actualites/national/201712/13/01-5146947-langues-autochtones-des-centaines-de-mots-pour-dire-neige.php




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