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La communication, autrement

La littérature se développe dans le paradoxe de la vérité et du mensonge. Les messages qu’elle nous transmet atteignent cependant leur but. Trois procédés y pourvoient.


Mon amie Paule Simard a pondu un texte brillant sur le sens que peut receler un seul mot (F-L-I-C : https://www.lesfauteursdemots.com/atelier). Un mot ouvre une infinité de possibilités, car il se décline selon le contexte, l’intention, l’époque, l’intrusion du subconscient, l’ajout de ponctuation, etc. Il comporte aussi ses limites : sa graphie, sa définition de base consignée au dictionnaire, les règles grammaticales qui l’encadrent, sa catégorie syntaxique (nom, adjectif, verbe par exemple).


Une étudiante qui écrit une phrase au tableau

Tous les professeurs de langue vous le diront. Certains comprennent immédiatement le sens original des mots et possèdent la faculté de construire à leur guise un discours en enfonçant ses racines dans cette matière première. D’autres confondent un mot pour un autre, n’arriveront jamais à distinguer « pendant » et « durant », à saisir la nuance entre « amener » « emmener ».


Enjeux de communication


On connaît les enjeux de la communication : la circonstance, l’intention de l’émetteur du message, comment il le formule, de quelle façon il est décodé par le destinataire, le pourquoi de sa réponse, son énonciation, comment elle sera décodée, et ainsi de suite. Pour le succès des échanges, on recommande clarté, cohérence, concision, courtoisie, crédibilité. Mission impossible. Nonobstant tous les efforts de l’émetteur et du destinataire, beaucoup s’attachent obstinément à leur point de vue et refusent de considérer le message tel qu'il le devrait.


Pour sa part, la littérature s’applique à communiquer en soignant le sens des mots, en y insérant un souffle d’esthétisme. Elle transfigure la réalité qui échoue à nous fournir un monde logique, significatif. Ce qui ne veut pas insinuer qu’elle lève le nez sur l’angoisse, l’épouvante, la cruauté et toutes les tendances délétères que nous cherchons à dissimuler. « L’horreur est fascinante au même titre que la beauté [1]», tout consiste en la manière de l’exprimer. On parle de la beauté d’une œuvre littéraire, quel qu’en soit le contenu, quand elle touche à la profondeur de la nature humaine. Pour accomplir cette magie, elle nécessite une liberté complète, ce qui garantit de combiner l’humain à l’inhumain pour donner du sens à la vie et l’embellir.


Vérités et mensonges


Dans nos relations du travail, sociales et familiales, les mi-vérités, mi-mensonges, nous irritent. Ceux qui les pratiquent sont tôt ou tard condamnés à l’exclusion. Indifférents à ce jugement, la vérité et le mensonge entrelacés fécondent la littérature. Dans le paradoxe et comme un mensonge bien tourné, elle trafique le réel et s’en tire avec les honneurs pour divers motifs.


Dans les livres, la vérité s’articule autour de la période où l’auteur ou l’autrice publie, avec ses courants religieux, politiques, philosophiques, collectifs qui la traversent. Il ou elle a grandi avec des traditions, des rites, des goûts, une culture. Il ou elle a vécu des expériences, des joies, des drames, a voyagé et lu. Tout ce savoir se glisse dans son écriture, de même que sa personnalité pessimiste ou optimiste, taciturne ou joviale, qu’il ou elle préfère décortiquer la psychologie des gens ou s’abreuver de science pour inventer le futur. Son état mental se traduit en confidence involontaire : besoin d’amour, aveu de faute, foi ou désespérance en les pouvoirs de la société d’améliorer son sort. Cette vérité du livre nous remue; elle résonne dans chaque individu.


Malgré que la littérature ne découle pas nécessairement d’une idée claire, d’une parole intentionnelle, d’un schéma délibéré de pensée, elle passe néanmoins un message. Non objective, elle invite à le déchiffrer sans s’encombrer d’une réponse du destinataire, sinon en termes de chiffres de vente. Elle s’exerce au travers l’urgence de créer, d’accueillir l’inspiration, de débrider l’imagination. L’engouement pour la poésie en témoigne, elle qui ne s’embarrasse pas de la communication transparente. Toutefois, force de reconnaître que le message émis plaît.


La raison en est que nous souffrons de l’insatisfaction et des contraintes que nous impose le monde réel. La littérature intervient comme une compensation, une solution au désir de le rectifier, ce qu’on trouve dans les quatre tomes des fables de Stéphanie Roussel, le cinquième étant prévu pour le mois de juin (https://www.lesfauteursdemots.com/croque-mots/stephanie-roussel-librairie) ainsi que dans le roman de Denis Roy paru au début d’avril 2026, La fin des secrets [2] (https://www.lesfauteursdemots.com/croque-mots/denis-roy).


Comme les mots dont elle se nourrit, la littérature se heure à ses limites. Les œuvres littéraires sont soumises aux goûts qui varient dans le temps. Certaines s’adaptent, méritent la permanence et se qualifient pour la catégorie des classiques. La plupart tombent dans l’oubli. Parmi celles qui se démarquent, trois procédés font autorité.


3 procédés majeurs


En littérature, trois procédés s’illustrent : l’enrichissement, le dépouillement, la composition.


  • L’enrichissement : pour élaborer le portrait d’un personnage énigmatique, on multiplie les mots qui reflètent le mystère. Les métaphores, images ou comparaisons ont prouvé leur efficacité. Les mots d’emphase lyrique, comique, tragique parviennent à un paroxysme que le lecteur ou la lectrice pourrait estimer exagéré, mais collent plus souvent qu’on ne le croit aux événements qui surviennent autour de nous. L’enflure et la surcharge risquent cependant de nuire à la mission de convaincre.


  • Le dépouillement : pour obtenir un effet de pureté, on élimine tout ce qui ne contribue pas à la compréhension de la phrase, de l’histoire. Les adjectifs, les adverbes et les compléments se raréfient, laissant ça et là une part de silence par lequel les mots soutiennent une puissance d’évocation peu ordinaire. Le cinéma québécois se sert beaucoup de ce procédé, ce qui lui attribue un caractère identitaire. Il s’apparente à la peinture abstraite dans laquelle l’émotion se déploie sans prétendre à dominer la vie en tentant de la copier. La littérature se concentre ainsi sur l’essentiel.


  • La composition : Le chaos de l’univers s’est déposé sur notre planète. Les espèces animales et végétales peuplent la Terre par millions. La vie s’est organisée au hasard des conditions météorologiques, géographiques, des mutations génétiques, de la sélection naturelle et des capacités d’adaptation. Des facteurs fortuits affectent notre Histoire, loin d’être aussi simple que l’assurent ceux qui affirment qu’elle se répète. Pour dégager du sens, chaque détail renferme son importance.


    L’impression globale d’une œuvre littéraire dépend en effet d’une foule de détails. L’arc narratif s’établit en jalonnant l’intrigue des petites pierres blanches qui mènent à la conclusion. Composer, c’est définir un ordre efficace pour émouvoir, persuader. Il en va des romans dont le plan se devine facilement, de ceux qui choisissent de s’entourer du cadre intellectuel qui démontre une théorie sous-jacente. D’autres imitent une structure physique, comme celle du temple dans les tragédies grecques.


La transformation


Dans sa forme la plus achevée, l’art séduit mieux que la réalité. L’ampleur de la transformation du réel en merveilleux n’est pas due au hasard, mais à la convergence de tous ces éléments. Les genres, le style, les figures de rhétorique bâtissent un idéal, une intensité, du merveilleux, et ce, même dans le roman réaliste, puisque jamais impersonnel.


Ne s’y prennent pas autrement les participants et participantes des ateliers d’écriture des Fauteurs de mots. On ressent de la délectation, signe d’une œuvre réussie [3], quand on lit Louis Bergeron et Martine Marcotte lorsqu’ils racontent, à l’occasion de l’atelier Jeu de lettres, des fragments de leur enfance, Hélène Filteau les cauchemars « qui habitent ses nuits », ou Rachelle Rocque une anecdote familiale qui contient un trésor anthropologique (lesfauteursdemots.com/atelier).


La folle du logis ne gagnera pas de prix Nobel parce qu’elle manque de maturité esthétique, d’équilibre, non plus que l’intelligence artificielle qui, stupide, pille l’existant.


L’art objectif s’avère inconcevable. Les messages que la littérature transmet atteignent pourtant leur but, comme la flèche tirée par Guillaume Tell vers la pomme posée sur la tête de son fils.


[1] GERMAIN, François. L’art de commenter un texte. L’art et la littérature : inspirations, formes et genres. Éditions Foucher, Paris, 1955, 72 pages


[2] Essor-Livres éditeur, Montréal, 2026, 294 pages.


[3] GERMAIN, L’art de commenter un texte, p. 5.

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