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Le pari de l'empathie

En parlant de soi, l’autre se reconnaît; en parlant de l’autre, nous en révélons divers angles, nous traduisons des enjeux parfois complexes, difficiles à cerner et à comprendre. En suscitant même un embryon de bienveillance, l’art obtient un rendement exceptionnel en ce qui a trait à la poursuite du bien-être des sociétés.


Un homme qui entoure de son bras les épaules d'un autre
Une personne qui en réconforte une autre

La méchanceté est une séductrice. En littérature, les monarques, les puissants, les magiciens et les sorcières, les animaux et les ogres s’y adonnent joyeusement. Tant pour les enfants que pour les adultes, les drames fictifs qui la scénarisent comportent quelque chose de réconfortant. Ils font naître ou entretiennent un sentiment de sécurité, sinon un élan de solidarité contre tous les bourreaux de la terre.


Ce genre narratif, qui étiquette le méchant comme un personnage répugnant ou pathologique à éliminer, traverse les époques. S’il emprunte des raccourcis pour justifier des scènes sensationnalistes, il invite cependant à réfléchir sur la transgression des lois naturelles ou sociétales.


Le thème du mal gratuit


Le sujet de la malveillance arbitraire soulève la question du caractère inéluctable de la violence, des personnalités toxiques, des vices humains comme la jalousie, la perversité sexuelle, des inévitables pertes de sensibilité comme la rage incontrôlable et la haine. Il dissèque la psyché des tortionnaires ainsi que toutes les formes de dérives dont celles qui mènent au fondamentalisme culturel et religieux. Les études littéraires identifient plusieurs classiques.


  • la tyrannie :1981 de Georges Orwell

  • l’asservissement : Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley et La servante écarlate de Margaret Atwood

  • l’obsession du pouvoir et de la domination : Voldemort dans la série Harry Potter de J.K. Rolling

  • l’exploitation : le couple Thénardier dans Les misérables de Victor Hugo

  • l’immoralité : Le Père Goriot de Balzac

  • la barbarie : Salammbô de Gustave Flaubert

  • le fanatisme : La fanatique de Lovlé Tillmanns

  • le détournement des valeurs morales : Folcoche dans Vipère au poing de Hervé Bazin

  • la cruauté : Aurore l’enfant martyre, pièce de théâtre écrite par Henri Rollin et Léon PetitJean

  • la manipulation et la soif sanguinaire : Dracula de Bram Stoker

  • l’égocentrisme et la lâcheté : Gollum dans Le seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien

  • la séduction sans projet d’attachement : Don Juan de Molière ainsi que le duo Valmont et Madame de Merteuil dans Les liaisons dangereuses de Laclos

  • les irresponsables et le rejet de la faute sur les autres : le jeune savant dans Frankenstein de Mary Shelley

  • la convoitise acharnée : le comte Olaf dans Les désastreuses aventures des Orphelins Baudelaires de Lemony Snicket


Au grand dam des normes sociales et éthiques, les protagonistes poursuivent des buts égoïstes et se complaisent dans le mal intentionnel.


Les mérites de la méchanceté


À tout âge, l’être humain a besoin d’être réconforté devant un monde inquiétant. Au cinéma, au théâtre et dans les livres, il découvre les moyens de surmonter des situations qui menacent sa dignité, son intégrité physique et psychologique. L’entraide, la coopération, le courage, la résolution de problèmes par la méthode de l’essai-erreur sont des apprentissages utiles la vie durant.


Tous ceux qui infligent des souffrances corporelles ou morales inspirent crainte, horreur et répulsion. L’agresseur qui cède à une pulsion insupportable malgré sa connaissance du bien et du mal. L’avare qui prive ses proches de l’essentiel par économie et prévoyance. Le dirigeant qui protège des acquis collectifs tout en niant ou retirant des droits de base à une partie de la population.


« En créant des personnages détestables, un romancier peut également aborder des questions sociales et politiques. Ces personnages sont susceptibles d’incarner des aspects négatifs de la société, offrant ainsi une critique ou une réflexion sur des problèmes contemporains1. »


Qu’est-ce qui nous distingue des individus qui considèrent leurs motifs suffisants pour transformer l’existence d’autrui en enfer ? Les circonstances opèrent comme un révélateur qui rend visible l’image photographique latente de nos travers. La possibilité d’ouvrir des comptes anonymes et d’écrire des commentaires non signés sert de défouloir à des milliers d’internautes. Des couples modèles, parés d’amour et de rêves ambitieux pour leurs enfants apprennent qu’ils perdent patience, bienveillance et aptitude parentale lorsque confrontés aux hurlements et aux comportements erratiques de leur progéniture. Sous la pression d’un autocrate charismatique et d’une communauté qui, aveuglée, le porte aux nues, le silence cautionne les actes répréhensibles, les transactions ignobles, les génocides.


 Dans quel camp la méchanceté construit-elle son nid ?


Les critères qui différencient le bien du mal sont primordiaux dans un état de droit puisqu’ils constituent la justification ou pas d’une condamnation au criminel.


L’incarnation de la méchanceté nous fournit une occasion à saisir. Quand nous n’occupons pas le bon côté de l’histoire, nous sommes tôt ou tard forcés de répondre des raisons sous-jacentes à nos actions, à amender notre conduite.


L’art, politique ou non ?


La Berlinale de 2026 et la remise des César ont dirigé les projecteurs sur la nature et l’utilité de l’art, les uns affirmant que sa fonction de divertir le définit en tout et pour tout, les autres martelant qu’il interroge nos valeurs et nous guide.


« Tout art est fondamentalement politique. »

Xavier Dolan


Politique : du latin politicus « relatif au gouvernement des hommes »; du grec politikos : « relatif au citoyen, à la cité ». L’art, tant dans sa version visuelle, vivante ou littéraire se penche sur les multiples facettes de nos us et coutumes, sur notre manière de nous gouverner, de traiter notre environnement. Expérimental, classique, moderne, futuriste, ne reflète-t-il pas ce que nous avons été, sommes, serons, peu importe le style et le ton : humour, satire, pastiche, burlesque, drame, tragédie, romance, diatribe, etc. Des représentations d’animaux et de figures humaines découvertes dans la grotte de Lascaux aux créations contemporaines, force est de constater la fonction primitive et essentielle de cet impératif de produire des œuvres destinées au regard de tous.


Cet hiver, j’ai admiré au Musée des beaux-arts de Montréal l’exposition magistrale de Kent Monkman, laquelle révise l’histoire coloniale en la retournant comme un bas : les autochtones transposés dans le rôle de l’envahisseur. Ces tableaux auraient provoqué un scandale aux siècles derniers, aujourd’hui ils appellent à changer de point de vue, à un adoucissement de nos certitudes et au respect de l’altérité.


En parlant de soi, l’autre se reconnaît, en parlant de l’autre, nous en révélons divers angles, nous traduisons des enjeux parfois compliqués, difficiles à cerner et à comprendre.


En suscitant même un embryon de bienveillance, l’art obtient un rendement exceptionnel en ce qui a trait à la poursuite du bien-être des sociétés. Si la violence augmente à l’intérieur de nos familles, dans nos institutions scolaires, civiles, nationales et internationales, peut-être faut-il soupçonner que l’art perd du terrain.


Les réseaux sociaux véhiculent des messages haineux. On entend qu’il s’agit d’une parole décomplexée, libre de toute censure. Un geste, une action, un texte, un accomplissement, un manquement, une opinion deviennent prétexte à la détestation. On ne veut pas comprendre, on veut haïr. Cette vision tunnel exclut tout sentiment d’empathie. Entre le blanc et le noir, on rejette toute possibilité de gris et de nuances.


Quand l’artiste incarne le méchant


L’inspiration de ce qui suit découle d’un échange avec mon conjoint à propos de L’imagination que donnent les vraies tendresses de Robert Lalonde. Ce roman épistolaire invente une correspondance entre l’auteur et Gustave Flaubert. Fervente admiratrice de Salammbô, je verbalisais le plaisir que j’éprouvais pour les pages qui y sont consacrées. Mon amoureux s’est empressé de démolir Flaubert pour ses convictions antidémocratiques. Mes intérêts étant surtout littéraires, j’ignorais la position de Flaubert sur les plans politique et social.


Comme beaucoup, je suis tiraillée entre deux postures : défendre la liberté de création et d’expression des artistes d’une part et, d’autre part, refuser d’avaliser leur œuvre lorsqu’elle heurte le consensus autour d’un crime perpétré ou le soutien d’une théorie réprouvée par tous.


Quoi qu’il en soit, nous brouillons les cartes lorsque nous assimilons la liberté d’expression à l’art alors qu'ils fonctionnent de pair. Mal comprise, l’absence de censure nourrit la reproduction d’une espèce envahissante : l’ego surdimensionné et dépourvu d’autocritique qui décline la détestation de la différence dans toutes ses formes. Or, la détestation nous éloigne de notre moi intrinsèque en écartant l’idée que la méchanceté se cache en chacun de nous, ce que l'art ne manquera pas de souligner.


Appel à l'empathie


L’art, grâce à la liberté d’expression, dénonce le sang mauvais qui coule dans nos veines. L’art nomme, dénonce, explique, tend une perche salvatrice, qu’il nous divertisse ou nous interpelle de façon frontale.


1 DE SEPAUSY, Victor. Les personnages littéraires les plus machiavéliques. ActuaLitté est un journal en ligne. Publié le 28 octobre 2024. https://actualitte.com/article/119843/vie-litteraire/les-personnages-litteraires-les-plus-machiaveliques


AUTRES SOURCES consultées au mois de février 2026 :


Ces méchants qu’on adoooooore détester.  Publié le 22 février 2019. https://www.noovomoi.ca/style-et-maison/infos-pratiques/article.mechants-fiction.1.8819840.html


MALINGE, Yoann, Les méchants, de la fascination à la compréhension, Implications philosophiques. Publié le 16 novembre 2023. https://www.implications-philosophiques.org/dossier-les-mechants-introduction/


SCHMIELE, Corona, Les méchants dans les contes de Grimm. Merveilleux sur fond noir. https://cnlj.bnf.fr/sites/default/files/revues_document_joint/dossier_mechants_contes_grimm_330.pdf

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