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Pour le meilleur ou pour le pire ? Utopie et dystopie

Lorsque je choisis un sujet de blogue, ce n’est pas tant pour instruire un lecteur que pour me former par la même occasion. Celui que j’aborde cette fois est motivé par l’ambition d’écrire un roman d’un genre littéraire qui me fascine, la dystopie.


Bien que je n’en aie pas consommé une tonne, les romans et le cinéma dystopiques ont laissé une empreinte indélébile dans ma mémoire. Parmi mes lectures, deux classiques, Le meilleur des mondes d’Aldous Huxlez et 1984 de Georges Orwell, et plus récemment, La cristallisation secrète Yoko de Ogawa ainsi que Station Eleven d’Emily Saint-John Mandel. Ce maigre bagage ne contient pas La Kallocaïne de Karin Boye (1940), ni Fahrenheit 451 (1954) de Ray Bradbury, non plus que Nous autres (1920) de Ievgueni Zamiatine. Je les ajoute à la liste de mes envies.


Je puise dans ces lectures une réflexion qui me nourrit, bien plus que les cours de philosophie dont je ne conserve pas un bon souvenir. Apprendre les parties de l’âme ou disserter sur le mariage sous l’autorité d’un professeur misogyne, c’était suffisant pour me braquer contre les philosophes. De surcroît, je ne parviens pas à lire jusqu’au bout leurs ouvrages dès que je détecte ce que je juge une fausse prémisse, une donnée fragmentaire ou mal nuancée, un sophisme ou un syllogisme. Cette discipline a pourtant tout pour me séduire en tant que démarche critique, recherche de vérité et de sens. De la liberté de John Stuart Mill a échappé à mon intolérance. On attribue par ailleurs à cet auteur la paternité du mot dystopie.


À l’image des philosophes dont le développement de la pensée s’accroche à un schème rigide, la dystopie enchaîne les effets d’une cause selon un cheminement inévitable. Par contre, parce qu’elle revêt la forme d’une fiction, on lui pardonne plus facilement cette vision en tunnel. Le plaisir naît du débridement de l’imagination et des enjeux inextricables auxquels se mesurent les protagonistes.


La documentation foisonnante du Web fournit de nombreux codes :


  • Une société fictive ou futuriste, intemporelle, dans laquelle nous ne souhaitons pas vivre;

  • Des paysages, moyens de locomotion, habitations et coutumes créés de toute pièce;

  • Un pouvoir totalitaire ou oppressif aux motivations obscures;

  • Une idéologie qui réprime les libertés;

  • Un dévoilement progressif des intentions malveillantes des autorités;

  • Des enjeux technologiques ou scientifiques;

  • Un personnage principal auquel le lecteur peut s’identifier;

  • Des émotions contradictoires, exaltation et déception, jouissance et frustration;

  • Une prise de conscience de l’horreur du système dans lequel il est coincé;

  • Une quête de bonheur à l’instar de l’utopie;

  • Une situation à résoudre et des actions qui nécessitent d’enfreindre des règles injustes;

  • Une recherche de solutions ou une rébellion;

  • Une invitation à s’engager dans la transformation du monde, que le héros réussisse son projet ou non.


On souligne la proche parenté entre dystopie et utopie : des personnages inadaptés s’évertuant à s’extraire d’une organisation aux visées utopiques.


D’ailleurs, les spécialistes de la dystopie situent l’origine du mot dans le terme « utopie », néologisme utilisé par Thomas More en 1516, dont l’étymologie porte en elle-même double signification :

- le pays de nulle part ou l’endroit qui n’existe pas; et

- le pays du bonheur, de la perfection.


Il s’agit d’un lieu où l’idéal poursuivi réalise le pouvoir absolu, instaure l’ordre, la sécurité, la stabilité et une présumée rationalité, et ce, sans possibilité de remise en question.


Son antonyme, la dystopie, réfère donc au pays du malheur, du pire. Ce genre littéraire présent au dix-huitième siècle s’est épanoui après la Première Guerre mondiale. Certains auteurs rejettent cependant l’idée d'un avant et d'un après Thomas More, relevant que l’utopie et la dystopie sont imbriquées l’une dans l’autre. Au siècle dernier, on distingue néanmoins deux périodes : la première alimentée par les conflits armés et la montée du totalitarisme, et la deuxième par les peurs découlant de la globalisation, de la surpopulation, des menaces nucléaires, technologiques et environnementales. Quatre problématiques la sous-tendent :

- la politique versus le vivre ensemble;

- la maîtrise des sciences versus la relation de l’humain avec son environnement et lui-même, intelligence et corps;

- le libre arbitre versus la capacité à refuser ce qui contraint;

- l’identité versus l’uniformisation.


Pour certains, l’utopie propose une société idéalisée dans lequel les gens bons et rationnels évoluent, tandis que la dystopie critique la propagande des systèmes politiques en vigueur en projetant le lecteur dans un monde où les idéologies courantes connaissent des dérapages dans les sphères publique et privée. Ces idéologies sont multiples : progrès scientifiques sans limites éthiques claires, avancées technologiques sans consensus, mise à l’écart de certitudes anciennes sans examen approfondi des conséquences, insouciance quant au principe de responsabilité qui commande de ne nuire ni à soi-même ni à autrui, ni à l’intégrité future des habitants de la planète. En ce sens, la dystopie extrapole le présent, ses risques et les menaces qui planent sur nous.


Plusieurs y voient une mise en garde adressée au lectorat par l’anticipation d’un avenir terrifiant, un appel à s’opposer aux dérives actuelles. D’autres soutiennent qu’elle ne fait que dévoiler les problèmes générés par les utopies d’aujourd’hui : le confort excessif, la santé, la sécurité, la croissance économique, la consommation, le progrès technologique. Au fond, la dystopie pose la question du prix que l’humanité est décidé à payer pour perpétuer ses aliénations :


Jusqu’où sommes-nous prêts à séquestrer nos libertés pour bénéficier de l’illusion de la perfection ?


Une telle prise de conscience ne s'opère pas en claquant des doigts. La dimension émotionnelle qui doit être considérée comporte plusieurs étapes :


  • Le déni : tant que nous ne sommes pas sensibilisés, nos modes de vie demeurent inchangés;

  • La sensibilisation : acculé aux circonstances irréversibles, l’individu apporte d’abord des ajustements modérés, ce qui constitue un début d’autocritique; si le contexte paraît réversible, aucune modification durable du comportement ne surgit. Entrent ici en ligne de compte les notions d’effondrement et de résilience;

  • L’apparition de frictions avec l’entourage : les nouvelles dispositions se renforcent, quitte à passer pour originales;

  • L’intégration des valeurs liées aux pratiques innovantes et développement d’une identité solide et résiliente.


Un graphique tiré des sciences humaines illustre le parallèle du héros de dystopie avec les phases décrites ci-haut.

En conclusion, quelques règles incontournables :

  • Un monde inventé hors du temps et de l’espace qui dénonce les travers du présent.

  • Une société dite idéale dirigée par un régime totalitaire.

  • Une exploration des dangers de l’utopie.

  • Une démonstration des procédés de conditionnement (mensonges et éradication de l’Histoire) qui permet d’établir le contrôle sur les consciences.

  • Plus que de simples conjectures quant à l’avenir, le défi consiste à le conjurer.

  • Témoin plutôt que prophète : le cadre se fonde sur des faits réels et des références à l’Histoire, sur des angoisses et des espoirs contemporains afin de confronter les personnages à des événements qui les reflètent.

  • Une vision structurée et cohérente d’un futur sombre et probable qui s’enracine dans les incertitudes et les controverses de notre temps.

À éviter : évacuer la réflexion critique au profit du divertissement d’envergure hollywoodienne.


SOURCES


ATALLAH, Marc. Université de Lausanne et Directeur de la Maison d’Ailleurs. Raconter l’aliénation humaine : les récits dystopiques. 7 janvier 2021. https://www.sagw.ch/fr/assh/actualites/blog/details/news/raconter-lalienation-humaine-les-recits-dystopiques. Consulté le 29 août 2021

BOSSIROY, M.-M. (2016). Critiquer le réel par la dystopie. Lurelu, 39(1), 81–82. https://www.erudit.org/fr/revues/lurelu/2016-v39-n1-lurelu02478/81563ac.pdf. Consulté le 27 août 2021

BOURG, Ghislain. Docteur en psychologie sociale. Dystopie et effondrement : quand le récit accompagne les changements de comportement,12 juin 2018. https://www.le-lab.org/belvederes/dystopie-et-effondrement-recit-changements-de-comportement. Consulté le 29 août 2021

LAMOUREUX-LAFLEUR, Olivier. Dystopie et post-modernité. Le cheval de troie. https://voir.ca/olivier-lamoureux/2014/01/07/dystopie-et-post-modernite/. Consulté le 29 août 2021

PASSARD, Cédric. « Laurent Bazin, La dystopie », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 janvier 2020; compte rendu de l’ouvrage paru aux Presses universitaires Blaise Pascal, coll. « L’Opportune », 2019, 64 p., ISBN : 9782845168732. Consulté le 29 août 2021. http://journals.openedition.org/lectures/40027 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lectures.40027

PERRIER, Pauline. Écrire une dystopie qui se démarque : quelles sont les ficelles ? https://paulineperrier.com/ecrire-une-dystopie/. Consulté le 27 août 2021

PIRONNET, Quentin. Droit et dystopies. Dans Revue interdisciplinaire d’études juridiques 2016/2 (Volume 77), pages 363 à 392. Mis en ligne sur Cairn.info le 29/12/2016. https://www.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2016-2-page-363.htm, consulté le 27 août 2021

RODRIGUEZ NOGUEIRA, François. La société totalitaire dans le récit d’anticipation dystopique de la première moitié du xxe siècle, et sa représentation au cinéma. Thèse pour obtenir le grade de Docteur de l’Université Nancy 2, Université de Lorraine, 30 janvier 2009. Consulté le 27 août 2021

Dystopie - Définition et Explications. https://www.techno-science.net/glossaire-definition/Dystopie.html (WIKI). Consulté le 29 août 2021

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