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Cartes mentales et aléas de l’écriture

Auteurs et participants aux ateliers ont souhaité prendre une pause durant l’été. En conséquence, le rythme des parutions et des activités a connu une brusque interruption. Les signes vitaux de mon site web ne se perçoivent que sur la page Facebook qui y renvoie. Dans l’attente de septembre, j’y publicise des événements programmés au Québec et en Amérique, des suggestions de livres, les récompenses décernées ainsi que de plus tristes nouvelles, le décès d’écrivains que j’aime.


L’inactivité n’est pas ma tasse de thé. J’ai accéléré la révision des deux derniers chapitres de mon roman. Alors que j'envisageais de terminer avant la mi-août, j'ai dû freiner mon enthousiasme. Soudain, l’entourloupette que j’avais inventée pour dénouer l’intrigue m'est apparue trop facile, mal ficelée. Les fils relâchés du tissu de l’histoire nécessitent un resserrement des liens. Deux cadavres doivent trouver leur justification. En effet, pourquoi mourir sans motif ? Dans la vie, ça se peut, mais dans un roman ça manque d’élégance. En général, l’écrivain évite ces fins arbitraires ou gratuites, ce qui explique en partie les mises en garde répétées de ma mère contre ma boulimie de lecture : la vie, ce n’est pas comme dans les romans.


Comment reprendre l’ouvrage sans tout recommencer ? Une phrase en bouscule une autre, une nouvelle scène menace un chapitre, un détail met en péril l’harmonie de la pièce encore accrochée au métier.


Riche des commentaires glanés au fil du temps sur Les Fauteurs de mots, j’ai appliqué les conseils reçus. J’ai gribouillé les noms des personnages dans un cahier, encerclé des hypothèses, dessiné des flèches. Faute d’aboutir à la solution idéale, je suis allée dormir, rêver, récupérer. Au déjeuner, j’ai réquisitionné l'attention de mon conjoint. Nous avons revisité le récit depuis le début et nous avons exploré de multiples avenues qui nous ont conduites dans des d’impasses. Découragé, il a pris la poudre d’escampette et s’est réfugié au cégep où des tâches sérieuses (entendre processus et science) le rétribuent davantage.


Après son départ, armée de l’aspirateur, j’ai pourchassé sur deux étages les boules de poil de mon chien. Une heure et demie plus tard et le repas du midi avalé, je suis retournée à mes feuilles de papier. J’y ai cartographié mes idées, par bulles en y couplant des protagonistes, redirigé les flèches qui figurent les dépendances, et jeté quelques réflexions ici et là. L’illustration ci-dessous synthétise ma démarche.



À l’époque où j’œuvrais comme gestionnaire de projets, je me servais d’un logiciel conçu pour réaliser des cartes mentales (mind mapping). Un concept se décomposait en formes diverses sur lesquelles j’inscrivais les objets constituants, organisés et ordonnés pour générer un ensemble intelligible, telles des branches raccordées à un tronc principal. Elles satisfaisaient les besoins d’exploration, de planification, de schématisation et de communication. Lorsque j’ai réfléchi à mon premier roman, j’ai eu recours à cette technique.


En voici un exemple :



Ces tableaux ont l’avantage de solliciter les hémisphères gauche (logique) et droit (créativité) du cerveau au même moment. L’insertion concrète de concepts dans l’espace (feuille ou page d’écran) et l’établissement d’associations contribuent à mieux saisir les interactions entre individus, ainsi qu’à mémoriser les tenants et aboutissants. Rien n’empêche de les enrichir d'éléments supplémentaires et de les réaménager au fur et à mesure que la narration évolue. De manière classique, on démarre au centre de la page et on place autour les thèmes, mots-clés, idées, images et photographies (une image vaut mille mots…), etc. en les reliant par des connexions. Les couleurs peuvent être mises à profit pour symboliser certaines classes de relation.


On rapporte que cette méthode remonterait à l’Antiquité. Les orateurs s’y appuyaient pour asseoir la structure et la maîtrise de leurs discours[i]. Les spécialistes en identifient deux types : conceptuelle et heuristique. La première est celle dont je faisais usage au bureau de projets. La deuxième, avec ses arborescences, ses diagrammes et se liaisons sémantiques ou hiérarchiques entre idées, thèmes, personnages et une multitude d’autres possibilités, accompagne le penseur dans les méandres de ses fantaisies.


Si vous vous procurez ce genre d’application informatique — plusieurs sont offertes gratuitement —, assurez-vous d’opter pour un logiciel éprouvé présent sur le marché depuis plusieurs années. S’il disparaît, toute votre documentation s’engouffre dans le néant cybernétique, ce qui m’est arrivé… Ne pas perdre de vue que papier et crayon les remplacent de façon tout aussi efficace !


En recherche d’une combine gagnante, je m’acharne donc sur un texte dont rien ne garantit la publication chez un éditeur. Au pire, il s’ajoutera aux titres que j’affiche sur Les fauteurs de mots, ce qui me ramène à l’éternelle question : pourquoi j’écris ? à la limite du « Pourquoi je vis, pourquoi je meurs ?[ii] » que tous se posent. Pour le sourire d’un professeur de primaire dont le souvenir imprègne ma mémoire d’une nostalgie délicieuse, pour l’imaginer refleurir dans le visage d’un lecteur ? Pour la dopamine qu’une tournure réussie libère ? Qu’est-ce qui me retient de me lever de ma chaise et de me divertir au lieu de souffrir, immobile, dans l’espoir d’une illumination ? Quel est le secret de cette obstination ? Entre satisfaction et douleur se fraye une voie difficile mais toujours séductrice.


Les Olympiques qui se déroulent à l’heure actuelle m’inspirent une métaphore. Loin de pouvoir me vanter de performances sportives, il reste que je pratique de façon régulière la bicyclette. Certaines journées, la motivation faiblit. Partagée entre l’effort nécessaire et le bien-être à venir, et bien que personne ne m’y oblige, je descends au garage et, à moitié résolue, j’enfourche ma bécane.


Je me lance sur la piste multiservice du Parc Frédéric-Back, tôt le matin pour me préserver des cabots mal dressés — je tiens d’ailleurs un Shih Tzu en cavale responsable d’une fracture de bras que j’ai subie il y a trois ans — et des familles qui occupent tout le sentier avec bonne humeur et décontraction. Par endroits, des mosaïques de tuiles au contact agréable sous les pneus sont disposées sur le chemin de gravelle. La semaine dernière, en raison d’une dénivellation entre ces plaques et le gravier, ma roue avant a dérapé et j’ai atterri dans le décor, le pédalier encastré dans le mollet et le guidon enfoncé dans la poitrine. Le souffle coupé, corps et esprit ont requis quelques minutes pour se recomposer.


Je m’en remets. Pour réduire le risque de chute, j’ai déjà modifié en substance les règles à suivre durant ma prochaine trajectoire. À pied plutôt qu’à vélo, je m’écarterai des flâneurs insouciants. Prudente, je préférerai contourner un dénivellement important creusé de traîtres ornières. Vigilante, j’esquiverai le piège des jolies dalles. Et, malgré les aléas de ce sport, je persisterai à vouloir me rendre du point A au point B, sans dégringoler. La persévérance est le prix du plaisir durable.


Joie de filer sous le soleil, de contempler le centre-ville des hauteurs du parc, le Mont-Royal, les gratte-ciel, le Stade olympique, les herbes sauvages et les plants bien alignés, les arbres (quantité de chênes et de feuillus), bonheur de sentir l’odeur de la campagne à la ville et de la ville à la campagne, d’admirer le vol des mouettes et des corneilles dans l’azur dégagé d’architectures humaines, de croiser des promeneurs de tous horizons qui partagent un territoire sans frontière. Fin de la métaphore.


Lorsque je m'installe devant ma table de travail et que j’allume mon ordinateur pour me plonger dans l’univers que je crée, ça ne se passe pas non plus sans renoncement au farniente ou à d’autres tentations, sans accident de parcours qui causent des blessures d’amour-propre, sans transformation. Malgré les remises en question, l’insécurité, le peu de confiance en soi, les obstacles que dresse ma langue maternelle avant l’atteinte du but, je me relève. Pour le plaisir qui viendra, toujours pour le plaisir.

[i] LESSARD-ROUTHIER, Anik. Les cartes mentales… ou l’art de favoriser la réussite des élèves en se simplifiant la vie, https://carrefour-education.qc.ca/book/export/html/53439, version web mise à jour le 9 octobre 2020, consulté le 30 juillet 2021

[ii]SOS d’un terrien en détresse, chanson composée par Michel Berger et écrite par Luc Plamondon en 1978 pour l’opéra rock Starmania.

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Fort intéressant ce texte introspectif. Pourquoi j'écris avant de mourir, pourquoi j'écris sans avoir l'assurance d'être lue? Je cherche toujours la réponse dans le frisson qui me parcourt parfois, dans le sentiment profond d'une phrase parfaite, dans une certaine reconnaissance je l'avoue, mais surtout dans une impulsion naturelle à faire non ce qui se doit, plutôt à exprimer ce qui vient de l'intérieur. Je bûche sur les mots comme la hache le fait sur le billot. À tenter, malgré les éclats, de tailler, ciseler la sculpture qui brûlera rapidement mais qui pourrait laisser une cendre incandescente dans un autre cœur afin que celui-ci capte mon essence. Cela peut être aisé mais toujours cela exige un maximum d'application. On peut se…

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