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Un avenir pour la littérature pacifiste ?

Pourquoi lit-on sur la guerre ? Intérêt historique, explication des enjeux, leçons de stratégie, description des combats, actes de courage, témoignages, interprétation des passions et des drames vécus, les raisons sont multiples. De la Guerre des boutons de Louis Pergaud à Dune de Frank Herbert, des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas à Guerre et Paix de Tolstoï, du Docteur Jivago de Boris Pasternak à Allah n’est pas obligé d'Ahmadou Kourouma, les romans de guerre décrivent victoires et défaites, mais aussi les milles horreurs commises par l’humanité, tout en protégeant lecteurs et lectrices par la distance des époques et de la lecture. Il y eut un temps où les obus des Calligrammes d’Apollinaire m’étaient plus oniriques que réels.


Avec le rapprochement des conflits mondiaux par le biais des médias, le martèlement quotidien de mots choisis dans la démesure et la diffusion d’images atroces, la distance s’émiette. La grande migration du sud vers le nord dont on présageait la survenance au début des années 80 se produit tel que prédit, les différends est-ouest perdurent depuis un demi-siècle et s’aggravent. Pour ma part, entre le livre et la réalité, la fiction et le présent se court-circuitent. J’en viens (presque) à appréhender le spectacle de bombes larguées dans ma rue ou de files de réfugiés suppliant d’être secourus.


Invasion de l’Ukraine, guerres civiles en Syrie et en Somalie, guerres du Tigré, du Sud-Soudan et du Yémen, et violences armées en Haïti, en Iran, en Birmanie, au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en République du Congo ou au Pérou, si elles n’affectent pas mon sommeil, nourrissent néanmoins mon besoin de refuser d’être cantonnée dans le statut de la cliente qu’on divertit.


Sur la guerre, la littérature francophone abonde. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ)[1] repère 8 798 résultats tandis que j’en identifie 44 944 sur Gallica[2]. En ce qui a trait à la paix, je trouve 2 880 titres sur la BANQ et 41 025 sur Gallica. Ces chiffres reflètent un déséquilibre certain. La guerre prendrait-elle le dessus ?


Les romans de guerre supplantent en effet la littérature pacifiste[3]. Maintes plumes vertueuses et d’autres moins cherchent à procurer un sens à l’expérience du combat, flirtent avec la nécessité du sacrifice et même avec celle de poursuivre l'appel aux armes en diabolisant l'ennemi. Notre fascination pour la mort toute nation confondue et notre propension à inscrire l’autre dans la case du bon ou du méchant, de le peindre de blanc ou de noir, se dressent contre l'instauration d'une culture de non-violence et de paix, dont profitent les mégalomanies querelleuses.


Il me semble pourtant que les textes les plus puissants que j’ai jamais lus traitaient de la paix. Le premier qui surgit dans mon esprit est le célèbre poème Le déserteur de Boris Vian dont voici un extrait :


« […]

Je fermerai ma porte

Au nez des années mortes

J’irai sur les chemins


Je mendierai ma vie

Sur les routes de France

De Bretagne en Provence

Et je dirai aux gens

Refusez d’obéir

Refusez de la faire

N’allez pas à la guerre

Refusez de partir

S’il faut donner son sang

Allez donner le vôtre

Vous êtes bon apôtre

Monsieur le Président

[…] »


Voici par ailleurs un extrait du poème de Victor Hugo, Chansons des rues et des bois :


« […]

L’acier luit, les bivouacs fument;

Pâles, nous nous déchaînons;

Les sombres âmes s’allument

Aux lumières des canons.


Et cela pour des altesses

Qui, vous à peine enterrés,

Se feront des politesses

Pendant que vous pourrirez,

[…] »


Est-il utopique d'envisager que nous puissions, un jour, établir une conscience collective, non par le fait de populations circonscrites sur un territoire donné et protégées par des frontières, mais par une approche innovante de la mondialisation ? L’idée de réduire la pauvreté et les injustices de toutes sortes responsables des bouillonnements de colère ne fournit pas des résultats mirobolants. Que faut-il donc ? Entre compétition et collaboration, les vieux moteurs de ce monde, quelle médiation est encore concevable ?


Jacques Prévert a écrit ces vers[4] :


et si tu ne veux pas la guerre

Répare la paix.


Faut-il taire notre individualité pour y parvenir ? Prévert répond avec finesse qu’individualité et collectivité se complètent.


Droit de regard[5]


Vous

je ne vous regarde pas

ma vie non plus ne vous regarde pas

J’aime ce que j’aime

et cela seul me regarde

et me voit

J’aime ceux que j’aime

je les regarde

ils m’en donnent le droit


Le vent emporte la neige devant ma fenêtre. La cruauté des décideurs belliqueux trouble mes pensées sous leurs assauts constants. Le souvenir des pages de vie paysanne et de poésie romantique de Jean Giono s’efface, comme celles du Jeu des perles de verre d’Herman Hesse dans lequel s’opposaient pouvoir/ambition et humilité/lâcher-prise.


Pour parler de littérature sur la paix, j’ai utilisé douze fois le mot guerre, et sept fois le mot paix, comme si le premier continuait de peser de tout son poids dans la balance. Il me faut donc rétablir l’équilibre, et ce sera avec ce dernier poème de Jean de Lafontaine, Ode à la paix, lequel contient dans son entier cinq fois le mot paix contre le mot guerre mentionné une seule fois :


O Paix ! source de tout bien,

Viens enrichir cette terre,

Et fais qu’il n’y reste rien

Des images de la guerre.


Accorde à nos longs désirs

De plus douces destinées;

Ramène-nous les plaisirs,

Absents depuis tant d’années.


Étouffe tous ces travaux,

Et leurs semences mortelles :

Que les plus grands de nos maux

Soient les rigueurs de nos belles;


Et que nous passions les jours

Étendus sur l’herbe tendre,

Prêts à conter nos amours

À qui voudra les entendre.

[1] https/www.banq.qc.ca/ [2] https://gallica.bnf.fr/ [3] https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2011-4-page-41.htm [4]Cagnes-sur-mer, La pluie et le beau temps [5] La pluie et le beau temps.

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