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Le voyage : une inspiration

L’eau et le voyage, deux éléments indissociables de la naissance à la mort. Sous la croûte terrestre, la chimie des matières crée la grande aventure de la vie. Dès la première respiration hors de la bulle amniotique, nous entreprenons une expédition riche en expériences. La naissance est l’embarquement à bord d’un vaisseau qu’on n’a pas choisi. Expulsés de la mer intérieure, l’eau constitue l’élément sacré de notre voyage qui se poursuit jusqu’au dessèchement. L’eau paradoxale, douce et violente, ne quitte jamais notre fatalité.


Nous sommes eau et voyage. Voilà pourquoi le voyage se trouve au centre de nos démarches artistiques, voyage intime ou extérieur, et que la fluidité de nos corps ne s’accomplit qu’à travers l’immersion. Je retiens les témoignages qui m’abreuvent : toute l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry, d’Ernest Hemingway, d’André Malraux et de Romain Gary ainsi que Jack Kerouac Sur la route, Karen Blixen La ferme africaine, Régis-Évariste Huc Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie, Mark Twain Le tour du monde en 80 jours.


Inspirée par « L’eau sous l’eau », fiche retirée au hasard de Vivaces[1], voici mes impressions de voyage, un périple de trois semaines entre la mer et le désert, aller-retour. J’en reviens tout juste, j’y suis restée un peu.


À l’abordage des villes, je m’empare d’un clic de cellulaire les mosaïques colorées. Dans la mire de mon viseur s’encadre l’harmonie des céramiques, de verre, de pierre et de miroirs, alliance culturelle berbère, arabe et méditerranéenne. Je capture les hauts-reliefs, dentelle faite de poudre de marbre, de pierre et de blancs d’œuf, les pans de bois nobles sculptés, les portes gigantesques, les palais, mausolées, minarets, mosquées, kasbah et remparts. Aussi, à quelques mètres à peine des flots atlantiques, les fontaines privées de leurs symphonies de jets pour préserver l’alimentation en eau courante des habitants. Bousculade de motos, de charrettes tirées à bras ou par des ânes, de calèches, de piétons et de voitures. Tourbillon qui aspire toute présence à soi.


Dans mes oreilles, les appels à la prière qui ressuscitent le souvenir des cloches de mon enfance. Je parcours des kilomètres de souks, labyrinthes ensorcelants lovés dans les médinas. J'effleure des milliers de visages d’artisans, bouche mon nez sous l'assaut des odeurs envahissantes, répète « non merci » inlassablement et, miracle, échange un sourire avec l’inconnu, négocie le prix d’une babiole, « cent dirhams, d'accord ». Souvenir impérissable des cuves d'une tannerie qui engloutissent cuirs et hommes. J'achète une ceinture pour mon amoureux.


Mais les villes ne font pas le pays. Je traverse des paysages ocre, des architectures de rocs gigantesques, sous un ciel bleu de mer comme si je reposais au fond du lit d’un océan. J’avance sur les galets d’un oued déserté de son eau, aucune barque endormie sur ses rives. Une femme seule, silhouette vibrante dans la chaleur du jour qui tient un sac indigo trop lourd tandis que sous un pont inutile galopent des enfants espiègles sur leur âne.


Fouler les traces du passé, polir les chemins du pas traînant d’un estomac trop bien garni. Je me blesse, une bévue inévitable. Je soulage le pied maladroit dans une piscine réservée à mon portefeuille.


Découvrir ma voie au milieu de l’étrange ni accueillant ni hostile. Dans le ventre d’un monstre sur roues, je grimpe les montagnes pelées, asservies, qui tolèrent l’arrachement, le viol de ses entrailles, le piétinement des troupes sauvages. Je contemple les sommets harnachés d’éoliennes et les flancs de panneaux solaires. L’eau ne dévale plus vers les troupeaux de moutons et de chèvres. Effort titanesque de canalisations pour domestiquer la saison des pluies, l’amener vers les territoires assoiffés. À quelques heures de l’automne, quelques gouttes sur le pare-brise. Le soleil avale les nuages, tarit la source.


Villages en corniche. Vie simple, routinière, faite du travail des mains et de tous les muscles d’un corps usé. Nuits bercées par les histoires qui parviennent jusqu’aux maisons; toits parsemés de paraboles qui captent l’onde sonore et visuelle. Entre les murs de pisé, les mirages des puissants.


Quelques forêts rares entre les lacets de goudron qui lient le nord au sud, l’ouest à l’est. La terre, les cailloux, le sable s’étendent sur la toile rugueuse comme un immense tableau accroché contre l’horizon par un peintre fou. L’impression d’avoir été télétransportée sur Mars, minuscule rubis dans l’étal du bijoutier nocturne indifférent aux acheteurs.


Boire l’eau dans des bouteilles de plastique, monter, descendre d’un autocar jamais dépourvu d’eau. Ne pas voir les rivières de déchets, feindre de ne pas entendre le silence étatisé qui coule sur le quotidien misérable, les corps rongés par l’effort de survie en bordure et sous les tapis de l’opulence. Résignation mais pas tout à fait.


Abandonner son anatomie gênée sur une table de marbre d’un hammam aux mains d’une matrone insensible qui me lacère chaque millimètre de peau avec un gant de crin. Rincée avec des litres d’eau, je me noie, je perds toute pudeur. Je me sens fillette bardassée, mais j’accepte ma condition vulnérable. Massage indulgent pour finir. Il était temps que ça finisse.


Défi de vivre sans faire de vague, ne pas regarder dans les yeux, ne pas pointer du doigt. J’écoute les musiciens virtuoses las de reprendre plusieurs fois par jour les mêmes airs traditionnels pour le touriste distrait ou qui n’en a rien à foutre. Relation ambiguë avec l’autre. Je navigue à la frontière de la bienveillance et de l’exaspération.


Initiation au Sahara. Je lutte contre la tempête de sable, les jambes de part et d’autre du dos d’un dromadaire. Heureux de l’exercice, il chevauche la marée de dunes sans égard aux contorsions douloureuses de mon dos. Je trouve refuge au sein de la solidarité humaine. L’anxiété se dilue grâce au geste spontané de l’homme bleu qui habite l’oasis, dans ses bras qui se referment sur la consolation gratuite. Je note : marquer ma mémoire des jalons de l’amitié.


Larme de joie, eau du voyage.

[1] WARREN, Louise. Vivaces, atelier mobile de lecture et d’écriture. Éditions du Noroît, 2022

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