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Sortir du lot, décrocher l'étoile

Tout récemment à la radio, j’ai entendu qu’un roman de Leonard Cohen sera publié à titre posthume. Il s’agit d’une œuvre de moins de deux cents pages, produite alors qu’il concluait ses études. Aucun éditeur n’en avait voulu. Bientôt, il paraîtra en librairie et des milliers d’admirateurs se précipiteront pour en acheter une copie.


Une étoile dans la marge du cahier


De la première composition louangée par le professeur du primaire au choix de l’élu qui prononcera son discours de fin d’année devant toute sa promotion, la sélection est toujours cruelle. Le reste des élèves est écarté pour des motifs qui se défendent : reconnaissance des plus méritants, valorisation de la performance, fournir un modèle, etc. N'empêche, la réalité ne se conforme pas à ces arguments rationnels. J’ai rencontré une femme qui a remporté un concours de poésie auquel elle a participé parce que le sujet ― la pauvreté ― la touchait de près. Son expérience vibrante de vérité a séduit le jury. Elle n’a plus jamais écrit par la suite, elle n’était pas poète.


Élèves qui tiennent un trophée

S'accrocher ou faire table rase


Tout au long du parcours scolaire, beaucoup d’étudiants planchent sur des règles et des notions qui opposent à l’apprentissage une résistance mystérieuse, échouent à des examens qui n’évaluent pas des compétences pourtant concrètes. Boudées par le système éducatif ou dérangeantes, elles s’étiolent par défaut d’être mesurables. Par exemple, au-delà de la simple maîtrise de la langue, l’ouverture aux idées innovantes, la capacité de s’imaginer dans la peau des autres, de penser de façon créative ou pragmatique. Ces jeunes décrochent ou s’accrochent malgré tout, dénichent un premier emploi, empruntent une courbe qui les amènera loin des premières amours. On meurt à petit feu.


L’enfant qui adorait grimper aux arbres et qui, adulte, se fait embaucher par un service d’élagage comprend-il sa chance ? En général, nous nous éloignons de nos passions juvéniles. J’ai ainsi laissé de côté la construction de routes et de ponts, le trafic de camionnage et l’aménagement urbanistique des sentiers de ruelle. Ça se passait à un très jeune âge. Plus tard, au moment des premiers signes de puberté, le métier de reporter a alimenté ma disposition au romantisme, la faute à Tintin. Quelques écorchures morales ont eu raison de ma chimère.


À quatorze ans, au mariage de ma cousine, le chroniqueur ottavien qui avait été placé à mes côtés au repas de noces a ignoré mes efforts de conversation, au point que je me suis enfuie dès que j’ai pu. Au terme du secondaire, les responsables du journal des finissantes se sont amusées à me décrire bafouillant une question sur la lune. Timide et distraite, voilà une correspondante à l’étranger qui ne manquait pas de potentiel… À l’université, alors que je terminais une mineure en journalisme, la direction a bloqué la parution du journal de fin de session dont j’étais la rédactrice en chef. Le thème abordé : les misères infligées par les hautes instances aux associations étudiantes. Le titre de cette édition, La frappe (jeu de mots avec la touche des dactylos et le désir de provoquer un changement), n’a peut-être pas aidé notre cause.


Néanmoins, diplôme en poche, j’ai été engagée par un organisme de presse pour remplir un poste de soir. Mon rôle : couvrir d’éventuels scoops durant les heures mortes. Des hommes, cigarettes au bec et ongles rongés, s’activaient dans mon local meublé de machines à écrire et d’écrans de télévision. Pour justifier ma présence, on m’affectait à la réécriture de textes qui n’intéressaient personne. C’est comme ça que j’ai repris une analyse financière du marché du soulier à transmettre par télex (ce terme trahit mon âge) au bureau de Montréal. Il faut bien commencer quelque part. En direct de la métropole, un collègue a appelé mon superviseur pour lui enjoindre de virer cet individu qui écrivait « spécial » avec un t : spétial ! J’ai abandonné la carrière, fait table rase de mes espoirs.


Erreurs, insuccès et occasions manquées


Nous sommes tous acteurs ou témoins de bévues plus ou moins graves, pénibles à digérer, que nous devons surmonter afin de nous améliorer, progresser. On se relève ou on baisse les bras, mais un jour ou l’autre, on repart en avant. Je me suis trouvé un travail de caissière, puis je suis entrée en droit.


Les erreurs ne décident pas à elles seules d’un destin. Les meilleurs en commettent. Chez les éditeurs, il arrive qu’un auteur se démarque des autres non par un français sans faute mais par son inventivité, sa personnalité originale, sa manière d’enfreindre les injonctions grammaticales, un cocktail qui tient de la magie.


Dernièrement, j’ai accompagné une autrice, Stéphanie Roussel, qui s’applique à renouveler le genre de la fable. Vient d’ailleurs de paraître Les fables de Roussel, Tome 1, une fable par jour pour le mois de janvier[i]. La matière à ses observations surgit à foison en cette ère de bouleversements sociaux, industriels, technologiques et de tensions géopolitiques à la grandeur du globe. Avec ce projet, elle rêve d’atteindre un large lectorat, mais les retombées initiales s’avèrent maigres, enfin pour l’instant.


Tout être humain confronté aux erreurs, aux insuccès, aux occasions manquées se demande pourquoi l’étoile ne brille qu’au-dessus de quelques-uns. Partout, on répète que le travail acharné est la clé, mais personne n’est dupe de cette réponse facile.


Depuis le début de l’année, je me suis abonnée à plusieurs pages Facebook qui s’adressent aux écrivains, poètes et créateurs en herbe, à ceux qui cherchent à se faire remarquer, québécois et artistes des cinq continents. Nombre d’entre eux confient leurs œuvres à des services de publication, s’autoéditent, conçoivent leur propre publicité, présentent leurs ouvrages dans les librairies indépendantes de leur région. Tous fourmillent d’histoires dans leur tête et désirent communiquer leur regard sur l’univers. Ce sont plusieurs dizaines de milliers de membres qui s’affichent sur ce réseau social et qui contribuent à des forums sur le web.


Des lieux et des créateurs


Quand on lit les biographies de gens célèbres, on est porté à croire que certains lieux soutiennent l’émergence de la bonne fortune (aujourd’hui, sur le Net). Certains endroits ont vraiment favorisé l’étincelle. Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé fréquentaient le café des deux Magots, mais aussi Apollinaire, Aragon, Gide, Picasso, Breton, Sartre et Beauvoir. Le restaurant Le Procope a accueilli La Fontaine, Racine, Diderot, Voltaire Balzac, Nerval, Hugo, George Sand, Musset et Verlaine et, à notre époque Amélie Nothomb, Éric-Emmanuel Schmitt et Bernard Werber. Au Café de la Paix se sont attablés Daudet, Maupassant, Hugo, Zola, Oscar Wilde, Paul Valéry, Proust et Hemingway. À son tour, Le Café de Flore a reçu Apollinaire, Sagan, Picasso, Giacometti, Boris Vian, Sartre et Beauvoir.


Discussion dans un café

On pourrait donc affirmer que de s’asseoir dans des cafés, restaurants, bars et bistros propices aux échanges servira nos aspirations. Un peu comme dans le monde des affaires au cœur duquel se multiplient les opportunités de gagner de l’argent grâce aux contacts bien avisés. À Montréal, Mordecai Richler, Leonard Cohen ont été vus au Restaurant L’Express, Gaston Miron, Roch Carrier et Paul-Marie Lapointe au Bar Le Ritz PDB du Quartier latin. On a aperçu Michel Tremblay, Nancy Huston et Catherine Mavrikakis au Café Cherrier, Evelyne de la Chenelière, Marie-Claire Blais et Lise Bissonette au Café Olive et Gourmando, Catherine Leroux et Kim Thúy au Hà Nội dans le Mile-End, Dany Laferrière chez L’Épicier dans Outremont. Je conserve chez moi un exemplaire des Soirées du Château de Ramezay, soirées au cours desquelles Nelligan a déclamé sa Romance du vin[ii].


À Québec, de nombreux endroits possèdent la réputation d’offrir l’ambiance appropriée : Bistrot Le Pape Georges et le Lapin Sauté dans le quartier du Petit Champlain, le bistro L’Orygine près de Place Royale, le Café Krieghoff de la rue Cartier, Chez Boulay-Bistro Boréal dans le Vieux-Québec, le Café du Clocher Penché dans le quartier Saint-Roch. Sur la rue Saint-Stanislas, La Maison de la littérature organise des événements qui rassemblent toute la communauté des gens de lettres.


Les relations, les amitiés, les alliances généreuses sont considérées comme de puissants moteurs de réussite. Cependant, les conseils, les encouragements, les critiques constructives ne pavent pas invariablement la voie du succès. La correspondance entre Franz Xaver Kappus et Rainer Maria Rilke (Lettres à un jeune poète) n’a pas profité au premier autant qu’on pourrait s’y attendre. Il reste que le fait d’assister aux lectures publiques, aux lancements de livres, aux festivals littéraires, de se joindre à des groupes d’écriture, de se mêler à des ateliers, de se proposer comme bénévole dans les librairies et les bibliothèques, d’occuper un emploi dans les médias ou dans une maison d’édition ne constituent pas nécessairement des coups d’épée dans l’eau.


Sortir du lot : une recette ?


Certains préfèrent l’anonymat comme Réjean Ducharme au Québec ou Elena Fenante en Italie, ce qui n’empêche pas la notoriété de se déposer comme un manteau d’hermine sur leurs épaules. La recette pour sortir du lot n’a pas été inventée.


[i] ROUSSEL, Stéphanie. Les fables de Roussel – Tome 1. Les Fauteurs de mots, éditeur numérique, 1er mars 2024, 43 pages. https://www.lesfauteursdemots.com/product-page/les-fables-de-roussel


[ii] École littéraire de Montréal. Les soirées du Château de Ramezay. Eusèbe Sénécal & Cie, Imprimeurs-Éditeurs, Montréal, 1900, p. 324


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