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Écrire : une forme de spiritisme

Ce matin, j’ai reçu la visite d’un cardinal. Il s’est perché sur la ramille d’un arbuste à baies pourpres qui se dresse devant ma fenêtre. Cet oiseau, friand de ce fruit qui y abonde, ne vient pas de façon régulière. Par un hasard mystérieux, sa présence épisodique correspond à des moments charnières de ma vie.


Du survenant aux revenants


La première fois s’est incrustée dans ma mémoire. À la date anniversaire de la mort de mon père, il s’était posé sur la neige étincelante; il flamboyait.


Cardinal posé sur la neige
Mon petit visiteur

Difficile de ne pas le remarquer. Avec ses yeux enfouis derrière son masque noir, il ressemblait à un petit diable, tout de rouge vêtu sous le plumage café au lait de son dos et de ses ailes qui l’habillait comme d’un manteau brun. Enceinte de mon troisième enfant, inquiète d’une grossesse survenue trop près d’une deuxième naissance à risque, je me suis sentie rassurée.


Cette première fois ne fut pas la dernière. Chaque venue me fait l’effet d’un coucou amical à l’instant où j’ai faim d’écoute. À sa vue, j’éprouve une manière de réconfort qui apaise mes doutes. Ai-je bien agi dans telle circonstance, ai-je choisi les mots qu’il fallait pour telle personne, ai-je réagi à temps à telle occasion, aurais-je dû me taire ou m’imposer, quitter un endroit ou rester, me comporter différemment ? Alors que je roule mes tourments et mes obsessions dans ma tête, il s’annonce avec deux ou trois « chip » légers. Il se nourrit à la branche, me fixe sans peur il me semble, et repart. La beauté du passereau insouciant arrête aussitôt le tourbillon de mes pensées.


Mon oiseau oracle supplante le pouvoir du corbeau dans le célèbre poème The Raven d’Edgar Allen Poe. Il arrive parfois avec sa femelle revêtue de sa robe châtain, ornée de liserés rougeâtres. Elle porte la huppe haute comme son ami. Aucune langue connue ne sort de leur bec corail, mais un courant d’équanimité s’installe entre eux et moi. Je me trouve à deux doigts de croire que mes parents me signalent leur proximité, qu’ils m’offrent ce qu’ils n’ont pu me donner de leur vivant, une sorte d’accompagnement sans jugement ni intervention intempestive. Juste de la bienveillance et l’espoir que tout ira pour le mieux.


Accueillir nos fantômes


Ce visiteur m’inspire le thème de ce mois. Les auteurs et les autrices ne procèdent-ils pas autrement qu’en ramenant sous les projecteurs les personnages du théâtre de leur existence ? Par le biais des actualités ou de souvenirs divers, anecdotes ou tragédies, sentiments et émotions ressentis par eux-mêmes ou par d’autres ― proches et membres de la famille, fréquentés ou morts, vedettes actuelles ou célébrités historiques ―, ils tirent sur le fil de la créativité pour concevoir des récits qui relatent, transforment, embellissent, amplifient les retombées des événements racontés.


Écrire, c’est accueillir nos fantômes, leur céder la parole, toute la place, leur procurer la liberté de se conduire à leur guise. Nous matérialisons nos rêves, nos envies, nos préjugés (ceux que nous possédons et ceux que nous subissons), nos colères; nous amenons sur le devant de la scène des spectres, l’enfant en nous qui a disparu, notre entourage, des absents, des défunts aussi. Nous leur prêtons des discours, des dialogues, des réflexions et le lecteur écoute cette voix qui s’étale en chapitres, la reproduisant dans sa tête (ce n’est pas celle de l’auteur et de l’autrice qu’il entend mais la sienne), les acceptant comme réels, toutefois sortis d’une énigmatique inspiration, la cinquième dimension. Nous officions comme des devins, remanions le passé à notre goût, prophétisons l’avenir.


Fantôme. Enfant disparu
Fantôme. Enfant disparu

Écrire, c’est toujours parler de soi, même lorsque nous élaborons de toute pièce une intrigue, une aventure, une comédie, un drame. Nous jouons avec ce qui se cache dans notre inconscient. En puisant dans cette matière invisible, nous sommes convaincus de la véracité de faits dont nous avons retenu les détails et les sensations qui les accompagnaient, odeurs, environnement, etc. Les études montrent cependant que la mémoire altère ce qu’elle archive. Une chercheuse française a déclaré : « La mémoire n’est pas un enregistreur numérique ni une caméra vidéo. Notre mémoire est vivante, malléable. Elle reconstruit constamment nos souvenirs tout au long de notre vie. » Elle poursuit : « Notre cerveau, lui, n’aime pas le manque, les choses parcellaires. Naturellement, il va combler ce vide avec nos connaissances, nos attentes, nos croyances. Donc, je vais modifier mon souvenir, mais en maintenant sa cohérence. On va raconter quelque chose qui aura du sens et qui fera du sens pour soi. » [1]


Les archétypes du spiritisme


En écrivant, nous coupons le cordon du concret pour naître à un monde métamorphosé. Nous nous étonnons des phrases qui surgissent, des messages que nous livrons, de la forme dont ils se pourvoient. Le spiritisme ne constitue-t-il pas, bien plus qu’une philosophie, la science des manifestations et de l’enseignement des esprits ? Fantômes, spectres, visions s’emparent du crayon ou du clavier, souvent dès l’aube, tantôt en pleine nuit, ou encore à n’importe quelle heure du jour. Nous présidons la cérémonie sacrée comme des chamans. Nous invoquons les mauvais esprits, êtres vicieux, frivoles, arrogants, faux savants, perturbateurs, aussi bien que les bons esprits, protecteurs, sages, moraux. Tous ces archétypes évoluent sur les pages de nos livres. Nous interprétons le passé, les signes du temps présent et du futur pour les communiquer autour de nous.


L’atelier d’écriture de février en a été une belle démonstration. Inspirés du style littéraire de l’uchronie, les textes ont couvert large, de l’enfantement au retour dans le temps d’une trajectoire personnelle, de la réinvention d’une histoire d’amour interrompue à la révision de la fin de la Seconde guerre mondiale. Pas besoin de science-fiction pour extirper de la boule de cristal des secrets ou des perles d’anticipation.


Disciples du paranormal


Des entités surnaturelles s’invitent au bout du stylo bille ou s’élèvent au-dessus des touches d’un clavier sans l’apport d’une table tournante. Témoignant de son époque, les mots d’Anton Tchekhov contenaient le reflet du siècle à venir. Nostradamus, possédé d’une fureur poétique, s’est-il pris au jeu ?


Les écrivains : des adeptes involontaires du paranormal ? De la pure sorcellerie.


[1] LEMIEUX, Danny. Faux souvenirs : la mémoire, une faculté qui trahit. https://ici.radio-canada.ca/info/long-format/2051311/faux-souvenirs-memoire-inconscient-traumatisme Publié le 25 février, mis à jour le 28 février 2024. Consulté le 1er mars 2024

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