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Crayon, stylo, dactylo, ordinateur : la quincaillerie de l’écrivain

Quelle technique d’écriture préférez-vous ? Beaucoup prônent l’écriture au crayon, prétendent qu’on organise mieux la pensée, que cette méthode force la synthèse et la schématisation. Des études tendraient à démontrer que la main, ce prolongement présumé de notre cerveau, se connecterait de manière plus directe à notre intelligence. Pour en avoir le cœur net, j’ai comparé la littérature scientifique et mon expérience personnelle.


La recherche


Des recherches récentes relèvent que les fonctions cognitives et motrices du cerveau seraient affectées de manière différente selon la méthode choisie. L’expérience physique de l’écriture à la main établirait un pont entre les lettres et leur signification tandis que les touches d’un clavier n’émettraient toujours qu’un même signal, vide de sens. Les zones visuelles et sensori-motrices du cerveau démontrent une double stimulation cognitive, ce qu’on appelle la cognition incarnée. Chez les enfants, l’imagerie cérébrale indique une activité plus intense à l’écriture manuscrite, améliorant la mémorisation et la lecture.


Par ailleurs, un processus qui ne sollicite que la main dominante active l’hémisphère cérébral opposé. Pour les droitiers, le centre de la parole serait plus développé. Quant à l’usage du clavier qui coordonne les deux mains, un partage s’opère entre les deux hémisphères du cerveau[1]. Les conséquences sur les enfants ne sont pas encore documentées.


D’après Fergus Craik et Robert Lockhart, deux chercheurs en neurosciences cognitives, trois niveaux de traitement de l’information seraient mis à contribution. En conséquence, illustrer l’information approfondirait la compréhension des concepts[2]. À leur tour, des chercheurs norvégiens concluent dans le même sens. Lorsqu’on trace des lettres à la main, l’interaction des stimuli visuels, de l’exécution des commandes motrices et du feedback kinesthésique forceraient le cerveau à travailler davantage. Par exemple, un joueur de soccer jugera de la qualité de son tir avant même que le ballon n’atterrisse. Écrire à la main, nous permettrait de repérer nos erreurs avec plus d’efficacité et même de les prévenir.[3]


Mon expérience


Dotée d’une excellente mémoire (ma distraction légendaire n’a rien à y voir) et d’une passion pour la lecture, dois-je en remercier les sœurs du couvent et leurs sévères exercices pour aligner la tête des b, d, f, h, k, l et t de même que la queue des f, g, j, p, q et z ? Oh, le f, quel mauvais souvenir : tête à queue fatal ! D’autres souvenirs de ma gaucherie incurable surgissent. Adolescente, lorsque je gribouillais des poèmes et de courts textes, je raturais au point de ne plus me comprendre. Pendant des heures, je me tourmentais pour trouver une direction à mon inspiration, lui donner corps, lui attribuer un début et une fin. Ensuite venait le difficile moment où je révisais mon griffonnage pour l’assembler à ma satisfaction, jamais atteinte. Le seul avantage du crayon à mine : effacer. Mais les phrases disparues s’invitaient dans le coffre aux regrets. Souvent trop tard, je tentais de récupérer au travers la page, en l’examinant sous l’éclairage cru d’une ampoule, les bribes de texte rejetées.


Je me suis résignée à jouer du stylo, outil qui me servait à maîtriser mon impétuosité destructrice. Il courait plus rapide au gré des idées, mais rendait le résultat illisible, surtout s’il échappait une coulée d’encre impromptue. Il m’arrivait aussi de me tacher les lèvres, car j’avais la manie de mordiller la gaine de plastique jusqu’à la briser et suçoter la cartouche jusqu’au désastre.


J’ai tant envié la plume qu’employait une amie, un instrument fabuleux qui donnait aux traits une épaisseur et une superbe élégance, conférait aux mots une valeur inestimable. Peut-être l’avait-elle reçue en cadeau ou se l’était-elle procurée ? Une fois rempli le réservoir d’encre bleu nuit ou noire, sa dextérité faisait le reste. De tels présents ne s’offraient pas dans ma famille. Nous vivions dans une austérité inquiète due à l’invalidité de mon père et l’incertitude des lendemains. Ce précieux objet aux reflets moirés équivalait à la clé d’un monde magique, ancien, qui remontait aux premiers temps de l’écriture. Romantique, la vision d’un moine muni d’une penne trempée dans l’encrier, debout devant son pupitre et sous la lueur d’une chandelle, me plongeait dans une rêverie de lettrines aux courbes complexes, de textes dessinés (plutôt qu’écrits) à la perfection. De même, les calligraphies des pays lointains m’émerveillent encore. J’aurais tant souhaité qu’un maître me guide et délie ma main, m’enseigne le secret des caractères bien formés et inspirants.


Mon initiation à la dactylo a changé ma vie. Pas toujours pour le meilleur.


Notre rustique machine à écrire me donnait du fil à retordre. Il fallait du muscle dans les doigts pour enfoncer la touche, du bras pour le retour de chariot et de l’adresse pour changer le ruban sans se salir ou dissimuler les fautes de frappe avec du liquide correcteur ! Plus intelligibles, mes copies retenaient les versions antérieures et me permettaient de reprendre des intentions inachevées. Par contre, je repassais au stylo sur mes projets pour couper, greffer un élément, rebrasser les paragraphes à coup de cercles et de flèches, comme avant. Le sentier que je défrichais dans la forêt de mes inventions ressemblait à un chemin dégagé avec une hachette à travers une jungle.


Dans les années 80, une innovation technologique m’a donné beaucoup d’espoir : la dactylo électrique dotée d’une mémoire électronique ! Dès mon embauche pour mon premier emploi à temps plein, j’ai mis mes tout récents avoirs sur une petite merveille qui soutiendrait mes impulsions créatrices. Eh bien non ! Mes problèmes n’étaient pas pour autant réglés. Ciseaux et papier collant ont dû être appelés en renfort, s’ajoutant aux cercles et flèches qui avaient survécu. Un cauchemar d’arbres gaspillés.


Lorsque l’ordinateur s’est introduit dans mon univers avec ses logiciels de traitement de texte si commodes, j’ai aussitôt saisi qu’une ère nouvelle s’ouvrait à moi. Désormais, je pouvais conserver toutes les versions ainsi que les commentaires et annotations inscrits en marge, écrire à la vitesse à laquelle ma matière grise émettait ses données. Je pouvais prélever des portions de texte, les redisposer où bon me semble, insérer, retirer, enregistrer. Et au miracle, mon sens de l’organisation et ma mémoire se sont améliorés de façon appréciable !



Bien sûr, le crayon paraît plus zen, il s’ajuste au rythme d’une méditation, il laisse frémir, mûrir, accueillir. Il exprime une âme recueillie, consciente, éclairée, fantaisiste et philosophe.


Quand le crayon, le stylo ou la plume se précipitent, celui ou celle qui le tient sait tôt ou tard lâcher prise, abandonner. Il ou elle résiste au désespoir, surmonte la biffure, poursuit, perfectionne, tel un sculpteur. Cela démontre, sans conteste, une forte personnalité.


L’ordinateur correspond davantage au fonctionnement de mes neurones hyperactifs qui se chamaillent pour remporter mon attention. Se bousculant à la sortie, ma tête pleine déverse des flots d’idées et de mots trop longtemps retenus. Tandis que mon conjoint pratique une pièce de piano, la comparaison avec la musique m’apparaît évidente. Mes doigts sur le clavier reproduisent les airs que j’improvise sans arrêt. Joyeuses et fébriles, mes cellules nerveuses composent des mélodies avec plus de fluidité.



Chut, n’allez pas le répéter ! J’avoue tenir un journal manuscrit et garder sur ma table de travail une tasse pleine de crayons et de bouts de papier. J’y consigne le fugace et l’éphémère, au cas. Et j’assume.


[1] YEH, Alexandra et COMBIS, Hélène. Écrire à la main : un geste du passé? https://www.franceculture.fr/sciences-du-langage/ecrire-a-la-main-un-geste-du-passe, consulté le 29 mai 2021

[2] ROESSINGH, Hetty. Écrire, un excellent moyen de renforcer la mémoire, https://theconversation.com/ecrire-un-excellent-moyen-de-renforcer-la-memoire-145354, consulté le 29 mai 2021 [3] SUTER, Elfie. Le cerveau apprend plus facilement quand on écrit à la main, https://www.heidi.news/education/ecrire-a-la-main-dynamise-le-cerveau, consulté le 29 mai 2021

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