L’IA, Jack et le haricot magique
L’IA fait des victimes : les gens, les institutions, les communautés. Personne pour freiner son appétit en musique, en arts visuels et littéraires. Le conte de Jack et le haricot magique dont l’origine remonte à la nuit des temps peut peut-être nous guider.
Quelle affaire que ce branle-bas autour d’un roman primé puis descendu en flamme pour cause d’usage présumé d’intelligence artificielle (IA) !

Le nom de l’auteur sera pour toujours associé à cet événement culturel sans précédent qui secoue toute la communauté des créateurs. Pour qui désespère de n’obtenir jamais la visibilité qu’il désire, tous les chemins valent-ils la peine d’être empruntés pour décrocher la reconnaissance du milieu ?
Sur le sujet, nous lisons et entendons quantité de commentaires qui m’interpellent. Le 24 septembre dernier, un professionnel de l'édition exprimait, sur les ondes de Radio-Canada, une opinion qui m’a fait réagir. Il déclarait que le plagiat se plaçait dans « un autre ordre de péché » que celui de l’utilisation de l’IA « parce que le plagiat, bien vous avez une victime d’abord » [et que] « si vous plagiez des textes d’autres sources sans donner de crédit, bien vous pillez une œuvre ». Heureusement, il ajoutait que l’IA pille sans « donner le crédit du contenu », ce qui sous-entend que d’autres victimes existent.
Pour ma part, je considère que les victimes de l’IA se multiplient au centuple, celle-ci étant nourrie de textes, d’œuvres visuelles et de musique que la machine engouffre sans demander la permission et dans laquelle tout un chacun se sert à volonté comme dans un immense buffet à ciel ouvert. Si l’envie vous titille de passer la commande à l’IA d’écrire pour vous une phrase, un paragraphe, un chapitre, un livre, un article, tout ce qu’elle peut vous livrer, elle le tire de sa base de données qui englobe tout ce qu’elle a ingurgité.
La première victime est la communauté culturelle que des automates informatiques piratent à qui mieux mieux. Ses trésors, l’IA les recrache dans toutes les plateformes numériques du monde entier sans qu’aucun droit d’auteur ne soit payé à quiconque. La deuxième victime est le lecteur. Des amis me soulignent la beauté du roman dénoncé comme s’il s’agissait d’une circonstance atténuante devant le tribunal de la vérité, commentaire repris par de nombreuses personnes sur les réseaux sociaux et sur les ondes radiophoniques. Une prose métaphorique à nulle autre pareille. Comment savoir, si toutes ces merveilleuses métaphores proviennent de l’auteur ou si elles ont été extraites de milliers de bouquins publiés dans toutes les langues autour de la planète ?
J’ai entendu des gens parler de la tristesse que toute cette histoire leur inspirait. Ce chagrin me rappelle les cas de fraude amoureuse. Répandue, la technique du faussaire consiste à présenter la plus belle image de lui-même pour soutirer de l’argent à petit feu, et de plus en plus à grande échelle pour enfin abandonner les innocents après leur avoir vidé les poches. Quand la reconnaissance et l’argent constituent le nerf de la guerre, les dérives sont légion. On le voit en politique et dans les affaires, maintenant en littérature et dans les librairies plus que jamais.
Protections inefficaces
À mon grand désarroi, je dois admettre que plus rien ne nous défend de l’ogre bouffeur de contenu numérique.
Quand j’ai élaboré le site des Fauteurs de mots, je voulais aménager un espace pour les auteurs et autrices qui n’ont nulle part où aller pour faire connaître leurs écrits. J’ai choisi une entreprise qui me garantissait une certaine sécurité quant à ce que je publie. Voici un extrait des conditions d’utilisation :
« Comme on peut le voir dans nos Conditions d’utilisation, tout le contenu (à l’exclusion du contenu téléchargé par l’utilisateur) sur Wix.com et dans l’Éditeur Wix et l’Éditeur Studio est soumis à des droits d’auteur et à d’autres droits de propriété intellectuelle, en application de la législation locale et internationale.
Tous les contenus protégés par copyright Wix peuvent être utilisés par les utilisateurs Wix uniquement sur la plateforme Wix. Les utilisateurs ne sont pas autorisés à migrer le contenu Wix en dehors de Wix.
Le contenu Wix ne peut être utilisé, copié, reproduit, distribué, transmis, diffusé, affiché, vendu, sous licence ou exploité de quelque manière que ce soit à d’autres fins sans le consentement écrit préalable de Wix. »
J’ai inscrit mes propres conditions d’utilisation
(https://www.lesfauteursdemots.com/conditions-d-utilisation) dans un énoncé détaillant toute information pertinente quant à mes droits d’auteur et ceux des contributeurs qui déposent leurs textes pour lecture libre ou dans la boutique du site. De plus, chaque texte y est versé en PDF protégé. Malgré tous ces efforts, on m’affirme qu’il est quand même possible d’enfreindre la loi. Je suis d’ailleurs régulièrement avertie que des visiteurs de l’étranger, dont le français n’est à l’évidence pas la première langue, consultent à répétition les pages de mon blogue. Comment ne pas soupçonner un robot qui vient s’y alimenter ?
Jack et le haricot magique
Le vol généralisé par l’IA m’apparaît inéluctable si les sites d’hébergement numériques ne se munissent d’aucun moyen de nous garantir la sécurité d’un coffre-fort. Le conte Jack et le haricot magique dont on ignore l’origine exacte nous envoie un message prémonitoire.

Le pauvre Jack, un garçon affamé, rencontre un vieillard louche qui lui offre de troquer sa vache laitière contre des haricots magiques, ceux-ci ayant le pouvoir de produire une plante capable de pousser jusqu’au ciel. Ayant consenti à cette transaction, il plante les graines qui, bientôt, remplissent leur promesse. Curieux, il grimpe le long de la tige pour découvrir au-delà des nuages l’antre d’un ogre et l’or qu’il y cache. Après avoir pillé le trésor, sa vie est dorénavant en danger. Revenu sur terre en catastrophe, il lui faudra faucher la tige qui accède au ciel pour empêcher le tueur de descendre parmi nous.
En nous approvisionnant dans l’IA, ce n’est pas moi qui le dis mais des autorités plus compétentes que moi, nous y risquons notre humanité. Nous reste-t-il assez de courage pour nous opposer à l’ogre nuagique ?
Sur Les fauteurs de mots, je n’exige pas encore de déclaration solennelle selon laquelle les auteurs et autrices n’y versent pas de textes en partie ou en tout produits par l’IA. Certains croient que les créateurs devraient pouvoir au moins s’y référer pour l’idéation et la correction de fautes orthographiques ou grammaticales. Je réfute que l’IA ne fonctionne qu’en refaisant circuler tout ce qui a déjà été exploité. De plus, nous disposons de l’éducation et de dictionnaires pour nous former. Ne devrions-nous pas préserver ces facultés si précieuses que sont notre imagination et notre mémoire ?
À la fin octobre, j’animerai un atelier d’écriture durant lequel aucun outil informatique ne sera permis. Juste du papier, des crayons, des échanges humains et du plaisir. Ne suis-je qu’une vieille peau qui résiste à la modernité ? Je n’ai rien trouvé pour me convaincre de nager dans ces eaux. Je souhaite plutôt que nous nous montions dans les hauteurs pour nous protéger du tsunami qui déferle.





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