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Connaître et écrire : vérités et mensonges

Je suis de ceux et celles qui aiment transmettre les connaissances apprises. J’ai ainsi éprouvé du plaisir à donner des cours de natation, à animer des activités de sciences naturelles, à servir de mentor à des pigistes sous ma responsabilité ou à des collègues en gestion de projet. Apprendre, transmettre, un penchant inné.


Le partage de connaissances ne s’opère toutefois pas en claquant des doigts. Les enseignants peuvent en dire long sur le sujet, eux qui portent ce défi à bout de bras chaque année dans nos institutions scolaires. Que dire par ailleurs des scientifiques bardés de diplômes dont la parole est noyée dans un tsunami d’opinions diverses, plus ou moins fondées sur de fausses informations, qui inondent les médias et les réseaux sociaux ! Nous souffrons d’« ultracrépidarianisme » (merci mon amie Louise Bertrand qui m’a appris ce mot !), soit l'habitude détestable de fournir des avis et des conseils sur tout et sur rien, et la plupart du temps sans base sérieuse. La vérité disparaît dans l’indifférence.


Parlant de connaissance et de vérité, les très jeunes enfants font confiance aux adultes, parfois à leur détriment. J’en ai fait les frais à cinq ans, aux premiers jours de ma première année. J’ai repris la maîtresse qui avait accepté qu’une petite élève désigne la lettre « y » comme étant un « i ». Toute fière d’avoir appris mon alphabet avec ma mère avant même de mettre mes fesses sur un banc d’école, j’avais déclaré qu’« y » était la lettre « y » et rien d’autre. La maîtresse n’a pas apprécié, la classe a ri de mon intervention prétentieuse et je suis retournée chez moi avec mon sac d’école traînant sur le trottoir. « Y » deviendrait « y » en temps et lieu.


À neuf ans, rebelote. Je n’avais pas encore compris qu’un enseignant doit s’ajuster au rythme du groupe. Aussi, alors que je venais de changer d’école, j’ai maintenu devant mon professeur contrarié et une classe de quatrième hilare que la baleine n’est pas un poisson mais un mammifère, information que j’avais cueillie dans l’Encyclopédie de la jeunesse de Grolier. De là est née chez moi une certaine méfiance envers les enseignants et ma prudence subséquente dans la manière d’aborder tout nouveau groupe. Je suis devenue observatrice par nécessité, ce qui a quand même contribué à améliorer mon savoir-être.


Dans un contexte plus ludique (centre de loisirs et camp de vacances), j’ai expérimenté l’espèce d’aura de compétence qui accompagne le poste d’animateur et d’animatrice. J’y ai retrouvé le plaisir de communiquer mon léger bagage. Quelle joie de voir des yeux ronds, des bouches ouvertes, des enfants qui en redemandent ! J’ai deviné que le biais d’autorité était parfois un atout important.


Lorsque j’ai quitté le milieu de l’édition juridique et que j’ai eu l’idée de ce blogue, j’avais pour objectif de poursuivre mon apprentissage de la littérature et des secrets de l’écriture. Mon baccalauréat en littérature ne pèse pas lourd aux côtés des gens du métier et des spécialistes issus des programmes doctoraux et postdoctoraux. Depuis trois ans maintenant, le but demeure d'approfondir le domaine, de soumettre au regard d’autres personnes mes écrits et d'échanger avec des passionnés.


Le plaisir d’apprendre et de transmettre reste bien vivant, et il se glisse dans la rédaction de mes textes. J’aime effectuer de longues recherches, mais j’éprouve de la difficulté à y inclure le fruit de manière fluide, sans briser le flux des mots, sans avoir l’air de celle qui veut montrer qu’elle en sait plus que les autres. Dans Vert comme l’enfer, Isabelle Grégoire insère avec aisance diverses informations sur la Guyane française, les bagnes, les tortues, etc. J’admire son habileté, tout coule.

Comment y parvenir sans transformer un roman en ouvrage didactique, sans casser le rythme de l’action, sans agacer ? Quel est le secret de la réussite, ce secret qui distingue Les chaussures italiennes (Henning Mankell) et Le nom de la rose (Umberto Eco) de tant d’autres romans ?


Un ami (merci Denis Roy !) m’a prêté Le paradoxe de l’écrivain : le savoir et l’écriture de Claude Vaillancourt. L’auteur oppose d’abord l’approche extrêmement documentée de James A. Michener à celle de Michel Tournier beaucoup plus symbolique et conclut assez vite, dans le deuxième chapitre, que « les amateurs réussissent mieux que les professionnels » dans le domaine de la littérature, faisant remarquer que l’écrivain se bute au fait que les limites de la connaissance reculent sans cesse.


Cette première difficulté soulignée, il traite de la deuxième, soit de la tentation de l’érudition. De Pantagruel (Rabelais) et de son plaidoyer pour l’éducation humaniste aux Illusions perdues d’Honoré de Balzac qui s’attarde aux innovations de l’imprimerie, de Germinal d’Émile Zola qui décrit avec force détails le milieu minier à Salambô de Gustave Flaubert qui dresse un portrait saisissant de Carthage jusqu’à L’œuvre au noir de Marguerite Yourcenar qui, avec son personnage de Zénon, dépeint une époque et rend compte de sa quête de la vérité, tous et toutes ont pourtant fait face la musique et attiré des milliers de lecteurs.


L’essayiste signale d’autres terrains glissants comme le discours engagé et le roman historique. Le chapitre qu’il y consacre m’a fait penser à La dame en rose : l’ascension, tome 1, de Sylvie Gobeil. À l’aide d’une intrigue divertissante, de la romance et un décor inspirant étayé par des recherches effectuées sur une année entière, l’autrice s’en tire néanmoins avec les honneurs. Ce roman-portrait à saveur féministe et historique retrace le parcours remarquable d’Elizabeth Arden. Par un mélange de réalité/fiction, elle démontre ce qu’il fallait de détermination à une femme issue d’un village ontarien pour établir sa marque à New York et une renommée mondiale dans un contexte historique et social peu favorable à ses ambitions.


Dans l’essai de monsieur Vaillancourt, je n’ai pas découvert ce qui assure une intégration en douceur de diverses connaissances dans une œuvre de fiction, comment les placer au bon endroit, au bon moment, échapper au débat sur les vérités alternatives, les demi-vérités ou les demi-mensonges. D’autres lectures m’ont offert un certain nombre de clés.

  • Un lien fort avec l’intrigue : les connaissances ne doivent pas être exposées dans le seul dessein de se vanter de son savoir. Elles ne doivent pas devenir l’équivalent d’un documentaire, mais étoffer le récit. L’objectif doit demeurer de raconter une histoire.

  • L’installation d’un décor : les éléments apportés doivent soutenir les enjeux auxquels sont confrontés les protagonistes et les personnages secondaires, expliquer les actions, en somme leur donner de la profondeur.

  • La contribution au déroulement de l’histoire : de l’introduction à la conclusion, l’univers narratif ne peut pas être vide de sens, ne servir que d’ornement. Le lecteur doit voir ce qu’a imaginé le narrateur.

  • Le milieu comme clé de l’identité : les connaissances doivent appuyer les réflexions des personnages, leurs dialogues, leurs actions et leurs émotions, leurs humeurs, leur psychologie. Elles peuvent occuper la fonction de symbole.

  • Un cadre tridimensionnel : en partant du général au plus précis, on peut donner l’illusion du réel. Époques, lieux, technologie, biologie, environnement, peu importe le domaine de connaissance, servent à figer le temps et l’espace du récit, à rendre bien concrète une atmosphère particulière, une ambiance.

  • La fonction de pause ou de ralentissement : cela permet de suspendre ou d’intensifier un suspense.

  • Prise de position : dans la boîte à outils, on y choisit le matériau adéquat pour défendre une idée, un point de vue ou traduire une vision.

  • Atouts : vocabulaire riche et figures de style, en particulier les comparaisons et les métaphores.

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