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Des bénéfices du réchauffement et du climat

Les ateliers d’écriture, mes lectures et les témoignages d’écrivain m’ont appris depuis trois ans qu’il existe autant de pratiques d’écriture que d’individus. De l’absence de plan à la planification grossière et au plan détaillé, de la rédaction désinhibée revue et corrigée à l’élaboration laborieuse et séquentielle du texte, phrase par phrase réfléchie et concise, tout se peut. Entre les deux, une infinité de variables. Pour ma part, je cherche encore ce qui me convient le mieux.


Tirée des exercices d’écriture automatique expérimentée depuis quelque temps et de ma vénération pour Jacques Prévert, j’ai adopté cette formule pour déclencher l’état d’esprit qu’il me faut pour lever les barrages derrière lesquels sont confinées mes idées et mon inspiration, et réchauffer les muscles de mon imagination. Mise en garde : sur le web, on trouve des articles étonnants sur ce processus dans les domaines du spiritisme et de la psychologie. Ni adepte de paranormal ni en quête de mieux-être (en tout cas, pas pour le moment), je ne prétends pas acquérir ce type de compétence.


Avant d’explorer le filon du sujet de mon roman, de creuser mes sous-sols secrets pour en extraire la matière susceptible de prendre de la valeur, je m’accorde donc une période de lâcher-prise, je m’abandonne à mes fantaisies. L’écriture automatique de forme poétique me plaît beaucoup, car elle fonctionne par sens caché et par ellipses. Les émotions intenses s’insèrent dans des mots-enveloppes qui me siéent bien. Ils dégagent une atmosphère de confidence, me prémunissent contre le jugement que je porte sur moi. Je laisse courir mes doigts en forme de poème qui ne dépasse pas la page, car l’objectif ne consiste pas à réaliser un recueil de poésie, mais d’activer ma créativité. Comme les préliminaires de l’acte amoureux, je m’imprègne de l’ambiance avant de me mettre en mouvement.


Ma réalité de Québécoise en saison d’hibernation me suggère plutôt l’image d’un chasse-neige qui œuvre sur l’autoroute pour libérer la voie tandis qu’une tempête souffle en continu sur la région. J’y gagne un chemin plus dégagé, je peux choisir ma direction. Le froid et la neige m’affectent considérablement. J’aurais besoin d’une bonne doudou épaisse, réconfortante. Voici un exemple de ma production spontanée.


0°C


Choc thermique

Quand ma peau ressent soudain

Le tranchant de l’air

Sous le point de congélation

Terre gelée, eau figée, jour blafard

Attente, expectative, lâcheté


Combien de gestes retenus

Avant de s’exposer

Par devoir, par amour,

Envers et contre soi

Maintenue dans l’ignorance

De l’aboutissement ultime

De l’acte, du don, du renoncement


N’y aura-t-il jamais un printemps

Une vraie saison de semences et de semis

Des labours de compassion et d’entraide

Sans tenir compte des titres de propriété

Sans mesure de superficie

Sans préjugé de l’effort

Sans bornage


Engelures

Contraction du courage

Fatigue de la narration répétitive, nécrose

Cycle des hivers pérennisés

Qui ensevelissent l’horizon


Depuis janvier, après chacune de ces séances, je m’attaque au plan : je clarifie le début, le déroulement et la fin, je m’attarde à préciser l’arc narratif de chaque chapitre. Épinglés sur la tablette qui surplombe mon portable, des étiquettes me rappellent les éléments importants : archétypes, fonctions, émotions, utilisation des cinq sens.


En dehors des heures d’écriture, je m’applique à les détailler dans un carnet pour chaque situation qui me commande d’attendre : bureau du médecin, du dentiste, et bientôt salle de spectacle. La dernière fois que j’ai ainsi patienté quelque part, j’ai noté les vibrations de la ventilation, les accents arabes et latins des employés et des personnes qui se présentaient, s’assoyaient, partaient, les notes de musique et le martèlement de basse fréquence issus d’écouteurs, les éclats de voix dans l’escalier. J’ai identifié un échantillon d’hommes et de femmes typés — un misogyne, une rebelle (entrée sans masque), une mère universelle (la réceptionniste), une ermite (isolée au fond de la pièce), une sorte de diable en boîte (un technicien qui surgissait sans crier gare). J’ai aussi remarqué les couleurs du décor (blanc, gris et brun), l’odeur de l’espace soigneusement récuré pareille à celle qui règne dans les écoles, le courant d’air froid au niveau du plancher et le goût du chocolat qui fondait dans ma bouche. La saveur âcre du morceau a ressuscité le sentiment de bonheur que j’éprouvais en apercevant, sur la table de la cuisine, le chocolat chaud que maman nous préparait par fin d’après-midi de grand froid, le plaisir d’entendre son ton enjoué, et le tintement de la cuiller qui s’agite dans la tasse pour dissoudre le cacao dans le lait brûlant.


Cet entraînement développe mes réflexes. Comme lorsque j’entre dans une épicerie pour me procurer les essentiels hebdomadaires et que fruits, légumes, céréales, protéines et breuvages atterrissent dans mon panier sans me casser la tête, je compte sur cette activité répétée pour renforcir mon habileté à décrire un contexte.


Entre expression de l’inconscient et acte volontaire, le message se construit en érigeant un pont entre monde intérieur et extérieur. Architecte d’un passage entre deux rives, l’île et le continent, l’écrivain doit connaître ses matériaux !


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