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De la naissance à la mort de l’écriture

Dans mon billet précédent, je me promettais de m’inspirer des cartes comprises dans Vivaces, atelier mobile de lecture et d’écriture, de Louise Warren. Fidèle à cet engagement, je pige cette fois le mot « Vide ». Sur la fiche, je lis « Ne rien écrire ». Déconcertée, j'envisage un plan B. Au bout du compte, je décide d’enfreindre ce commandement pour laisser mes pensées courir du coq à l’âne, voir où ça me m'amènera.

Ne rien écrire, c’est ce que j’ai fait durant dix jours alors que je me reposais en août quelque part entre Lanaudière et la Mauricie, au cœur d’un peuple de bouleaux, d’érables et d’épinettes. Se pressait autour d’un lac une chamaillerie de tronc d’arbres morts, de roseaux, de myrique baumier, de fougères, de violettes et de champignons. Je n’ai pas résisté à l’appel de l’eau.

La sensation de rompre le lien avec le doux tapis de sable, de glisser mon corps dans une matrice bienveillante, ancestrale, d’y sombrer la tête la dernière, de me libérer de toute activité mentale, la sensation par ailleurs que mes bras trop longs deviennent gracieux, que mon enveloppe corporelle restitue sa nature fluide, que l'impératif de coordination a disparu. Oublier quelques secondes le besoin d’air, celui de réapparaître dans le monde visible. Y revenir est douloureux. Les poumons se contractent pour tenir un peu plus longtemps sous la surface, une urgence se manifeste, « je dois respirer », renaître s’impose. Abandonner la partie. Surgir enfin entourée de vivant.

Se reposer, on appelle ça également faire le vide. J’ai appris par des lectures scientifiques que le néant n’existe pas. Les avancées dans la science quantique statuent qu’il subsiste toujours un état minimal de matière. On parle même d’énergie du vide. Est-ce la raison pour laquelle on se sent si régénéré après avoir fait le vide ?

Le vide, nous, les êtres humains, nous excellons dans l’art de le nier, comme une sorte de connaissance innée de la théorie quantique. En panne d'explications devant des phénomènes terrestres étranges ou relatives à l’existence et au fonctionnement de notre univers, nous formulons de multiples hypothèses que nous cherchons à valider avec une panoplie de moyens divers. Aucune réponse à ces questions ne constitue pas une option. Le remarquable essai de Pascal Boyer, Et l’homme créa les dieux[i], déconstruit toutes nos opinions sur le pourquoi des croyances religieuses en se fondant sur les dernières découvertes sur le cerveau, sur les données anthropologiques, sur la biologie de l’évolution et en psychologie. Ses réflexions sur les schémas conceptuels surnaturels et les mécanismes cérébraux par le biais desquels nous produisons des inférences à notre insu me fascinent. Je reste avec une impression d'artifices psychiques qui me bercent de mirages.

Tandis que je rédige ce texte, une pluie diluvienne s’abat dans mon jardin. Je me demande combien de temps la nature nous accorde avant de mettre la clé dans notre Eden. Avec ses déluges, ses tempêtes et ses sécheresses rarement vues, s’apprête-t-elle à nous jeter dehors, nous qui ne respectons rien, de l’infiniment grand à l’infiniment petit, et qui ne savons pas satisfaire nos envies sans recourir à des solutions extrêmes, soit l’extraction et l’exploitation de ressources jusqu’à épuisement. Comme un sac de bonbons dans lequel chacun se dispute pour en attraper le maximum, sans se rendre compte que le sac sera bientôt vide.

« Ne rien écrire », je n’y arrive pas, un aspect de ma personnalité obsessionnelle compulsive qui refuse le vide. Chaque jour, je garnis ma liste de tâches au point qu'elle déborde sur le suivant. Cette disposition à craindre le vide prend parfois une tournure surprenante. Je donne pour exemple un cours de russe que j’ai suivi à l’université entre mes rendez-vous parascolaires, les sorties avec les ami·e·s, mes études et du bénévolat, comme si ce n’était pas assez d'occupations en soi. Outre le français, l’anglais et le latin que je ne maîtrise pas si mal, il y avait de la place pour une autre langue, non ? Le défi d’en aborder une nouvelle et l’expectative d’ouvrir un cahier d’écolière pour y dessiner, entre deux lignes parallèles, les trente-trois lettres d’un alphabet inconnu m’ont remplie de joie. Tandis que j’apprenais mes leçons, je rêvais de troïkas traversant les steppes, de datchas habitées par les moujiks, de taïgas abritant des hordes de loups.

Par la suite, un voyage en Slovaquie et en République tchèque m’a permis d’ajouter à mon vocabulaire. Des séjours réalisés au sud de l’Amérique du Nord m’ont introduite à l’espagnol. Cet automne, je vise l’Afrique du Nord et la tentation d’une langue supplémentaire stimule mon appétit. J’ai téléchargé une application qui m’enseigne l’arabe. Un beau challenge qui assouplit mes automatismes d’écriture et de lecture. Renverser mon réflexe gauche-droite pour le contraire a tout pour m'amuser. Au surplus, l’alphabet de vingt-huit lettres possède quatre variantes, soit les formes isolée, initiale, médiane et finale. Les mots eux s’enorgueillissent de syllabes longues et courtes. Je ne m’ennuie pas. M’essaierai-je un jour aux langues asiatiques ou à l’hindi ?

Il y a quarante mille ans, les premiers humains gravaient, peignaient. L’écriture la plus ancienne remonte aux environs des cinq à six mille ans. Elle est d’abord apparue sous forme de pictogrammes représentant des objets, des animaux, des personnages. Son potentiel commercial ― élaborer des inventaires, garder une trace des échanges ― l'a ancrée dans les pratiques. Avec les premières tentatives d’organisation d’une vie sédentaire est venue la volonté de comptabiliser, de mesurer. Ce désir de communiquer autrement qu’à l’oral a évolué vers des symboles associés à des concepts, des mots, puis à des sons. Les initiés concevaient une manière de rébus qu’ils adressaient à une personne capable de les décoder.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Les systèmes d’écriture se sont perfectionnés grâce à l’invention des lettres au cours du deuxième millénaire av. J. ⁠– ⁠C. Les spécialistes diront que j'abuse de raccourcis (ils n’ont pas tort) et préciseront que l’écriture a été inventée plusieurs fois, à divers endroits de la planète. Elle s’est épanouie à l’ère de l’imprimerie, soit au quinzième siècle, favorisant la littérature en général et menant tout droit à la dactylographie et à l’émergence de l’informatique.

Selon Jack Goody, un anthropologue britannique, dans The Logic of Writing and the Organization of Society[ii], l’écriture modifie la société dans la durée, et ce, dans quatre domaines : la religion, l’économie et le commerce, la bureaucratie et l’État ainsi que le droit. Elle aurait encouragé la formation d’élites, entre autres choses. Des chercheurs remarquent que, dans certaines conditions, l’écriture n’a pas de retombées identiques. Divers groupes sociaux maintiennent l’oralité comme véhicule central des idées et des informations. Tous s’entendent cependant sur ses fonctions mémorielle et transmissive.

La révolution numérique a affaibli l’intérêt pour l’imprimé et élargi la circulation de l’information. Mais le goût pour la vitesse d’exécution (déplacements, traitement et transmission du savoir, production), héritage de la révolution industrielle, contrebalance cette soudaine poussée.

Comme beaucoup d’autres étudiants, je me souviens de m’être pourvue d’une stratégie de prise de notes pour ne rien échapper des enseignements transmis par mes professeurs. Je parvenais à soutenir le rythme de leur discours. En voici un échantillon :


Pr : pour Qd : quand + : plus ou de plus ― : moins = : pareil ou égal = : différent de Ds : dans Tt : tout Ex : exemple Obj : objet Info : information


Je fonctionnais à l’instar de la sténographie rendue aujourd'hui presque obsolète par la technologie. Les cellulaires et leurs applications de messagerie ont réduit ce procédé à sa plus simple expression.


tkl : tranquille

tkt : ne t’inquiète pas

lol : rire

C : c’est

eske : est-ce que

2m1 : demain


Avec les émoticônes qui court-circuitent les nuances de l’émotion, nous retournons aux rébus, aux dessins, aux symboles. Leur utilité pâlit à leur tour devant la possibilité de se servir de la parole sur ces mêmes applications de messagerie. Avec la reconnaissance vocale sur les moteurs de recherche et les développements en accéléré de l’intelligence artificielle, quelle fonction l’écriture peut-elle conserver ?


Si les machines raisonnent, créent, mémorisent, résolvent des problèmes, rédigent, exécutent, communiquent à notre place, ne sommes-nous pas en train de précipiter l’humain dans le vide, un vide qui se suffit à lui-même?

[i] BOYER, Pascal. Et l’homme créa les dieux. Édition Robert Lafont, Paris, 2001, 361 pages

[ii] GOODY, Jack. The Logic of Writing and the Organization of Society, New York: Cambridge University Press, 1986, 213 pages

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