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Ce que je lis, qui je deviens

Selon divers auteurs, la personnalité se construit à partir de facteurs individuels et contextuels. Ainsi, l’hérédité, les systèmes neurologiques, physiologiques ou hormonaux agissent sur notre individualité. Le reste dépend de l’environnement. Au cours d’une vie, la personnalité se développe et atteint sa maturité avec l’âge. Elle s’exprime alors par une meilleure connaissance de soi, une plus grande capacité à établir des liens avec autrui et à maîtriser ses réactions émotives et affectives. Elle s’épanouit grâce à des valeurs mieux définies et l’exercice d’un jugement plus approprié dans diverses situations en fonction des valeurs définies avec le temps.


Dans mon ancienne vie de gestionnaire de projet, on ne s’attardait pas à l’évolution de la personnalité. Comme dans biens des domaines professionnels, à partir de questionnaires ciblés, nous posions des étiquettes pour constituer des équipes de travail équilibrées. Le tableau ci-dessous en illustre la schématisation classique.

Pourtant, la personnalité n’est pas comme une photographie qui fixe notre portrait à un moment précis dans le temps. L’immobilisme absolu n’existe pas en cette matière[i]. Des mécanismes psychologiques et sociaux exercent sur la personnalité un travail continu de transformation, influencés par les systèmes politique, judiciaire, législatif, religieux, culturel et pédagogique propres à l’endroit où nous vivons.


Notre famille, nos amis, nos études, nos expériences participent étroitement à l’élaboration de notre personnalité. La lecture constitue une expérience en soi. Nos inclinations personnelles ou la sélection recommandée ou imposée par l’entourage décideront de ses effets positifs ou négatifs, entre formation d’un esprit indépendant ou subordination à la propagande ambiante.


Je soumets l’hypothèse que l’inventaire des œuvres qui nous ont marqués ou changés peut éclairer qui nous sommes et nous guider sur la route devant soi. Je me suis donc prêtée à l’exercice pour en vérifier la justesse. J’ai procédé en trois étapes : investigation de la mémoire, classement par thème[ii], interprétation. Pour m’aider à activer ma mémoire, j’ai dressé une première liste. Plusieurs titres se sont ajoutés par le jeu des associations spontanées. J’ai ensuite entrepris de comprendre pourquoi je les ai tant aimés et j’ai tiré mes conclusions.


Jeunesse : Les contes furent ma porte d’entrée à la littérature. Avant de m’endormir, ma mère me lisait des fables illustrées de Jean de La Fontaine, des contes de Hans Christian Andersen, des frères Grimm et de Charles Perreault. En âge de lire seule, j’ai été séduite par Les Martine de Gilbert Delahaye. J’y trouvais de la douceur et découvrais une fillette qui avait de nombreux talents. Je n’avais pas la capacité de décoder le sexisme des textes, je ne voyais que la polyvalence de cette enfant. Je voulais être cela, posséder de multiples savoirs. J’ai passé des heures le nez plongé dans toutes les bandes dessinées qui pouvaient me tomber sous la main, mais aussi dans une série sur la mythologie grecque. À la maison, nous avions quelques Alice de la Bibliothèque verte et quelques numéros du Club des cinq de la Bibliothèque rose.


Mon imaginaire déjà bien développé, résolue à apprendre et insouciante des dangers du monde, je désirais être celle qui ne craint rien.


Romantisme : Préadolescente, j’étais friande d’aventure, je mélangeais les styles : Sylvie, Hôtesse de l’air, de Philippe René et des Bob Morane de Henri Vernes et Arsène Lupin de Maurice Leblanc. Puis, la puberté a modifié mes goûts. Dorénavant, je voulais du sexe et de l’amour ! Les romans de Delly (nom de plume de Jeanne-Marie et de Frédéric Petitjean de La Rosière) et de Magali (pseudonyme de Jeanne Philbert) m’ont vite insatisfaite. Passage obligé, j’ai lu L’Amant de lady Chatterley de l’écrivain anglais D. H. Lawrence sans en saisir les dimensions historiques et sociales. Je voulais savoir comment ça fonctionne entre un homme et une femme ! Ce roman avait aussi une aura de fruit défendu et m’a servi de contrepoids à mon éducation stricte et à la sensation d’étouffement. La relation tumultueuse entre Scarlett O’hara et Rhett Butler dans Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, les excès de sentiments qui traversent Les hauts de Hurlevent de Emily Brontë et les élans mélodramatiques de la série Les Jalna de Mazo de la Roche ont occupé de longues heures de délice. Par ailleurs, j’explorais aussi l’Encyclopédie de la jeunesse publiée par Grolier (14 volumes) qui me fournissait une mine d’informations sur ma planète.


Désormais initiée, je voulais être celle qui connaîtrait le grand amour et qui surmonterait tous les obstacles. Je serais intrépide et savante !


Conflits mondiaux : Dans cette transition floue qu’est le va-et-vient entre l’adolescence et l’âge adulte, je m’intéressais davantage aux actualités mondiales. D’un côté, je me lisais des revues qui promettaient de m’offrir les secrets de la séduction féminine, et de l’autre des journaux sérieux. Pour me prouver que je possédais assez d’intelligence pour saisir des enjeux complexes, je me suis lancé des défis. Je me souviens en particulier des centaines de pages de combats décrits dans Guerre et paix de Léon Tolstoï ainsi que des détails fascinants sur la société russe. À la même époque, j’ai lu Ô Jérusalem de Dominique Lapierre et Larry Collins et j’ai été atterrée de me constater combien sont profondes et enchevêtrées les racines du mal qui rongent Israël et la Palestine. Je n’ai pas perdu l’intérêt pour la compréhension du monde et, bien plus tard, dans la cinquantaine, j’ai lu Allah n’est pas obligé par Ahmadou Kourouma sur les enfants-soldats et Les identités meurtrières d’Amin Maalouf.


La cruauté du destin de l’humanité m’a frappée de plein fouet. Déjà profondément meurtrie par mon parcours personnel, j’ai manqué de courage et je ne me suis engagée ni dans la coopération internationale ni dans l’activisme politique. J’ai réalisé que je n’avais pas la couenne dure et que des destinées autrement plus douloureuses que la mienne (exemple, Le lambeau de Philippe Lançon) se vivent au quotidien sur les cinq continents.


Imagination : Je me suis souvent réfugiée dans des livres de fiction. J’ai été ravie par Les milles et une nuits, Salambô de Gustave Flaubert, Les voyages de Gulliver de Jonathan Swift, les Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe, Le Seigneur des anneaux de J.R.R. Tolkien, L’Iliade et l’Odyssée d’Homère, Don Quichotte de Cervantes, Adagio de Félix Leclerc, Le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry, La trilogie À la croisée des mondes de Philip Pullman et tant d’autres, Dune de Frank Herbert et Les fourmis de Bernard Werber.


J’ai alors cru que je serais un jour cette écrivaine-là, celle qui saurait inventer un monde de toute pièce et créer l’émerveillement.


Peinture et critique d’une société : Comme adulte, j’ai aussi aimé les livres qui décrivaient différents milieux. J’ai chéri Illusions perdues d’Honoré de Balzac, Les misérables et Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, Au bonheur des dames de Émile Zola, Le procès de Franz Kafka, Pride and Prejudice de Jane Austen, David Copperfield de Charles Dickens, Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, Le matou d’Yves Beauchemin, Le parfum Patrick Süskind, The God of small things de Arundhati Roy (ne pas acheter la traduction française qui est déplorable), L’Équilibre du monde de Rohinton Mistry, To Kill a Mockingbird de Harper Lee, Les raisins de la colère de John Steinbeck et L’œuvre de Dieu, la part du diable de John Irving.


Ainsi, je pouvais me forger une opinion sans m’impliquer, croire que les peuples parviendraient à accomplir leurs propres prises de conscience et évolueraient sans ma participation. Par ailleurs, comme mère de trois garçons et travailleuse à temps plein, je me suis rendu compte qu’il fallait toute une vie pour réaliser de pareils chefs-d’œuvre. Je n’avais pas fait le choix d’écrire à l’âge où j’aurais dû le faire. Si un jour, il m’était donné de disposer d’assez de temps, quelle compétence aurais-je acquise pour écrire quelque chose d’aussi fort ?


Allégorie : Au cours des ans, j’ai développé une préférence pour les auteurs et autrices qui savaient combiner imagination et approfondissement de notre condition. Ainsi m’ont ravie L’histoire de Pi de Yann Martel, La métamorphose de Kafka, La peste d’Albert Camus, La ferme des animaux de George Orwell, Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde et Cristallisation secrète de Yôko Ogawa.


Anticipation et dystopie : Dans la même veine, mais inspirés d’une vision futuriste, Le meilleur des mondes de Aldous Huxley, 1984 de George Orwell, et plus récemment Eleven Station d’Emily St.John Mandel.


Ah ! nostalgie des soirées entre amis où l’on défait et refait le monde, en débattant de valeurs morales et d’actions sociales à entreprendre pour éviter le pire ! Je les revis aujourd’hui autour des soupers familiaux quand mes enfants s’y mettent à leur tour.


Humour : Les romans comme La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil de Sébastien Japriso, L’hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb avec ses dialogues ciselés, la saga des Malaussène de Daniel Pennac, Le monde selon Garp de John Irving et The curious incident of the dog in the night de Mark Haddon m’ont distraite de mes pensées plutôt pessimistes.


J’admire cette faculté de tourner en récit ludique de vrais drames et d’en tirer un appel à la réflexion. J’en retiens une leçon quant à l’efficacité de la légèreté pour amener un changement de mentalité. Au Québec, Yvon Deschamps en a fait une spécialité.


Psychologie : Je ne dirai jamais assez combien m’ont été utiles des livres comme La fille laide d’Yves thériault, Le jardin sablier de Michelle Plomer, La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette, l’œuvre de Marie-Claire Blais, Le choix de Sophie de William Styron, Idaho d’Emily Ruskovich, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway,Moby-Dick d’Herman Melville, Farallon Islands de Abby Geni et Les chaussures italiennes d’Henning Mankell.


Ces livres m’ont expliqué à quel point on se trompe en se jugeant et en jugeant autrui. Ils m’ont rassuré, déculpabilisé face aux échecs subis contre les forces obscures qui nous mènent parfois par le bout du nez.


Philosophie : Depuis des cours insipides au collégial, j’étais convaincue d’haïr la philosophie. Dans les lectures obligées qui ne débouchaient que sur des devoirs sans profondeur, je ne trouvais pas ma nourriture. Heureusement, conjoint et ami.e.s ont été de bon conseil en m’invitant à lire Candide de Voltaire, Siddhartha d’Herman Hess, Traité du zen et de la motocyclette de Robert M. Pirsig, Le monde de Sophie de Jostein Gaarder et Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche.


J’y ai puisé une vision plus sereine de la vie.


Forme : Passionnée de littérature, j’ai cueilli dans l’ensemble des publications des perles qui ont brillé par la forme et par la qualité de la langue. Quel plaisir j’ai eu à lire les nouvelles de Tchekov et d’Alice Munroe, tout Jean Gionno et Marcel Pagnol, Ru de Kim thuy, L’Énigme du retour de Dany Laferrière, Le poids de la neige de Christian Guay-Poliquin, À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, L’écume des jours de Boris Vian, Sur la route de Jack Kerouac, Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino et Les vies de papier de Rabith Alameddine !


J’écris toujours avec cette ambition de précision et de clarté, mais je vois la distance qui nous sépare.


Environnement : Les racines du ciel de Romain Gary a été une révélation. Il m’a fait prendre conscience de l’importance d’agir sur la protection de la nature et des obstacles à surmonter pour y arriver. Depuis, j’encourage les initiatives qui sont à ma portée.


Ce livre m'a inspiré le sujet de mon premier roman (non publié) qui traitait, en bonne partie, de la dégradation du Fleuve Saint-Laurent.


Famille : Mélodie du temps ordinaire de Mary McCarry Morris a été un baume sur mon cœur de maman. Cette mère qui se débat dans des conditions de vie très dures, cette femme qui hurle sa colère tout au long de cette brique de mille pages tandis que ses enfants en arrachent, est un personnage incontournable.


Ce roman m’a convaincue de m’accorder un peu de compassion pour mes erreurs.


Féminisme : Les œuvres complètes de Colette, Les constellées de Daniel Grenier et Femme qui courent avec les loups de Clarissa Pinkola Estés m’ont ouvert les yeux sur la condition féminine. J’en ai fait le sujet de mon deuxième roman (non publié) sur l’histoire des femmes de ma famille.


Beaucoup de listes ont paru sur Internet. Des auteurs primés sont absents de la mienne, non par manque de mérite, mais parce qu’ils n’ont pas été significatifs dans mon parcours personnel. Mon énumération ne constitue pas une recommandation. Ces livres m’ont aidé à approfondir la condition humaine et continuent de m’influencer.


Ce que je lis, qui je suis...


Je ne suis ni politicienne ni militante engagée. Je m’efforce cependant de tenir compte de la complexité des situations avant de me forger une opinion.


Je pose des gestes compatibles avec mes convictions, mais je ne m’expose pas à des risques inutiles. Je ne suis pas celle qui ne craint rien.


Je ne suis pas l'écrivaine que je rêvais de devenir, mais j’écris encore, une disposition à la créativité inscrite dans mon ADN.

[i] MORIZOT, Julien. Le développement de la personnalité de l’homme de l’adolescence au milieu de la vie: Approches centrées sur les variables et sur les personnes, Thèse de doctorat en psychologie. Université de Montréal, Juin 2003. https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/6725/these.pdf, consulté le 30 mai 2022

[ii] Ce classement personnel a ses limites, car plusieurs des titres mentionnés appartiennent dans les faits à plusieurs genres et catégories. Ce n’est qu’une façon pour moi d’établir une liste qui m’apporte des réponses.


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